Qu’est-ce que le steampunk ?

Où l’on aborde une catégorie inhabituelle de punks, sans crête mais avec favoris : les steam-punks.

Avertissement.
Cet article n’a pas l’ambition de donner du courant steampunk une définition universelle, mais de mettre en place les éléments qui nous semblent, subjectivement, les plus intéressants. Pour des débats sans fin, reportez-vous aux différents forums. Pour une approche plus scientifique, consultez l’article de Jean-Jacques Girardot et Fabrice Méreste, « Le Steampunk : une machine littéraire à recycler le passé », Cycnos, Volume 22 n°1.

Plus détaillé, le recours à l’ouvrage d’E. Barillier Steampunk ! L’esthétique rétrofutur devient très vite indispensable pour creuser le sujet.

L’expression steampunk, désignant un sous-genre dans la famille de la science-fiction, date de la fin des années 1980. Elle est construite en référence à son glorieux ainé, le genre cyberpunk, par contraction de l’anglais « steam » (vapeur) et « punk » (instillant une idée de déviance) — nous reviendrons tout de suite sur les implications de ces deux termes. Steampunk et Cyberpunk ont d’ailleurs des géniteurs communs : William Gibson (Neuromancien, 1984) et Bruce Sterling (Mozart en verres miroirs, 1986), sont ensembles les auteurs d’un des premiers (et meilleur) roman steampunk : La Machine à différences (1990) [1].

« Steam » est l’élément déterminant. Alors que le courant cyberpunk prend place dans un futur apocalyptique, le steampunk est avant tout une uchronie
 [2]. Les histoires racontées se déroulent dans un monde alternatif basé sur l’Angleterre victorienne (1840-1900) — voire édouardienne (1900-1910), sans doute parce que les premiers auteurs sont anglo-saxons, mais aussi certainement parce que l’Angleterre est, au XIXe siècle, à l’origine de la première révolution industrielle. Par extension, le reste des récits se déroule dans la « Nouvelle » Europe, mais aussi dans les empires coloniaux (Indes, dans Les Lanciers de Peshawar de S. M. Stirling ou Afrique dans Zoulou Kingdom de Ch. Lambert). Dans ce XIXe siècle alternatif, le pétrole, l’électricité et les inventions qui en découlent n’ont pas leur place. La source d’énergie principale demeure la vapeur, grâce au charbon [3]. On pourrait donc traduire, en bon français, steampunk par « rétro-futur à vapeur ». On tire de cette hypothèse de départ les conclusions qui suivent.

Gigantisme, vacarme et moiteur.

-  L’énergie tirée du charbon n’est pas, en puissance, inférieure à celle obtenue dans notre monde par l’électricité, quand on consent aux contraintes qui s’imposent : les chaudières valent les piles, quand on en accepte la taille. Le charbon pousse donc d’abord au gigantisme. La vapeur ne peut circuler que dans des tuyauteries de cuivre, sous pression, toujours au bord de la rupture. L’humidité, la chaleur saturent l’atmosphère alentours. La transmission de la dynamique est, pour pallier à ces inconvénients, souvent mécanique, avec les axes, les rouages, les frottements et le cambouis indispensables. Les machines sont lustrées, rouillées ou noires de graisses, selon le mécanicien qui les entretient. La clef anglaise est l’outil roi, avec le marteau : la force brute contraint les métaux. Le paysage sonore en découle : cliquetis, chocs sourds, grincements : le monde est bruyant, le silence est suspect.

- L’industrie impose la concentration des hommes, donc la ville. Les villes qui poussent aux marges des usines et qui en dépendent reçoivent leurs fumées noires, leurs eaux tièdes et polluées. L’éclairage au gaz est indispensable souvent une bonne partie de la journée. Dans l’Europe du Nord, le smog est quotidien. L’air extérieur étant souvent difficilement respirable, les galeries souterraines ne sont plus répulsives : ainsi s’impose l’idée d’un métro dans la plupart des mégapoles. Métropolitain (à vapeur) et chemin de fer sont par ailleurs indispensables à l’extension tentaculaire des banlieues. Mais pour les déplacements, les machines à vapeur ne sont pas seulement l’apanage des transports ferrés : sur terre, les automotives familiales, ou dans les airs, les énormes aérostats largement améliorés grâce à Henri Giffard ou au baron von Zeppelin, permettent aux hommes de franchir rapidement les plus grandes distances.

-  Les ordinateurs sont bien présents, mais la micro-informatique est inconcevable. Mieux vaudrait parler de « macrocalculatoire » lorsqu’on regarde la fameuse Machine à différence britannique, puis les différentes machines analytiques qui la perfectionnent. Les progrès sur ce plan ont pour père et mère Charles Babbage et Ada de Lovelace. La puissance de calcul apportée donne l’outil nécessaire aux gouvernements pour contrôler par un système de fiches, les masses populeuses.

Bourgeoisie, anarchistes et assassins.

- L’industrie impose aussi le dualisme bourgeoisie / prolétariat, avec les inégalités et la lutte des classes qui en découlent. Les opposants au système d’exploitation capitaliste sont (rarement) de tendance marxiste, plus souvent luddiste, ou encore anarchiste : les héros solitaires sont toujours plus romanesques que les groupes. A quoi il faut surtout ajouter l’opposition aux systèmes politiques qui dominent la Nouvelle Europe. Si en Grande-Bretagne il peut y avoir confusion entre économie et politique (les nouveaux Lords sont issus de la bourgeoisie industrielle [4]), en France la résistance vise surtout le pouvoir despotique d’un Napoléon III [5] bien mal jugé par l’Exilé de Guernesey. Quand à la Prusse de Bismarck et ses velléités militaristes, elle est très régulièrement considérée comme le côté obscur de l’Europe des Lumières.

-  La bourgeoisie donc, domine la société. Elle succède à la noblesse, reprenant pour partie ses manières, son savoir-vivre : étiquette, danses, goûts artistiques. Mais complexée par le dédain que lui voue les familles désargentées qui peuvent établir un arbre généalogique aux ramifications sans fin, elle multiplie les règles qui incluent et qui excluent les hommes et femmes qui veulent s’intégrer à ses rangs. Elle a pour valeur principale la Science, l’Ordre, le Progrès ... le tout mesuré par le maître-étalon monétaire.

- Mais en ses bas-fonds , la société industrielle engendre des monstres, tel Jack l’Eventreur [6], qui font trembler d’un délicieux sentiment de terreur la bourgeoisie, lorsqu’ils assassinent, par série, d’innocentes victimes dans la nuit des grandes villes. Or si les classes populaires dégénèrent au contact de l’alcool, en particulier de l’absinthe, les classes supérieures sont, elles, régulièrement corrompues par l’opium.

Héros, charlatans et savants-fous.

-  La Science étant reine, le scientisme est la religion officielle avec pour papes Charles Darwin et Auguste Comte. Les controverses sont pourtant aigres quand on approche des frontières de la Science : peut-on établir un savoir sur l’Au-delà ? Les savants (et les charlatans) se déchirent autour du spiritisme, phénomène de société dans la seconde moitié du XIXe siècle. A côté d’eux, une classe bien particulier de savants tiennent très régulièrement le mauvais rôle : les savants-fous. Ces derniers ne sont pas, à leurs yeux, reconnus pour les génies qu’ils considèrent être. Aigris, pris par la volonté de dominer la Terre ou d’accéder à la vie éternelle, l’échec de leur projet ne peut se traduire d’après eux que par la destruction du monde ... on comprend qu’ils soient bien dangereux.

- Face à eux, les héros steampunk sont, pour reprendre les catégories de Château Falkenstein, des « héros héroïques » (nobles et optimistes, du type de Phileas Fogg), des « héros tragiques » (sombre à cause d’un drame passé, mais droit, tel Heatcliffe des Hauts de Hurlevent), ou des « héros perdus » (agissant mal, mais à la recherche de la rédemption). En parallèle, les héroïnes sont « innocente » (belle et honnête), « astucieuse », « tragique », ou « déchue » (parallèle aux héros perdus).

- Autour d’eux enfin, les personnages secondaires sont essentiellement issus de l’histoire du XIXe et de sa littérature. A l’image du Wold Newton, les auteurs d’œuvres steampunk aiment multiplier les références aux grands héros réels ou fictifs du XIXe siècle, Conan Doyle pouvant être par exemple l’ami et biographe de Sherlock Holmes [7], ou Dorian Gray côtoyer Allan Quatermain, le Capitaine Nemo ou le Docteur Henry Jekyll [8]. Le procédé permet d’ailleurs à l’auteur de laisser plaquer par le lecteur, sur les personnages, ses connaissances préalables sans avoir souvent besoin de développer outre mesure leur psychologie.

Poivrières, sabres et automotives blindées.

-  En cette Nouvelle Europe uchronique, les aventures des uns et des autres sont forcément pleines de rebondissements, à l’image des romans-feuilletons rocambolesques du XIXe siècle. Si les méchants promettent aux héroïnes un « destin-pire-que-la-mort », les querelles se vident le plus souvent en des duels aux pistolets ou à l’épée, duels dignes des romans de Dumas (lui-même, notons-le d’ailleurs, enfant de ce siècle). Courses poursuite le sabre à la main, sur le toits de wagons tirés par une locomotive à vapeur à l’approche d’un tunnel, voltige sur le pont d’un dirigeable avec à tout moment, le risque d’être happé par le vide, sont des épisodes courants de la vie d’un héros.

- Aussi la mort ne peut-elle être que tragique, grandiose, théâtrale. Les plus sures défenses sont souvent encore les lames : la poudre noire qui charge les armes de poings ou d’épaule est instable et capricieuse. Recharger une arme à feu vous laisse cent fois le temps de vous faire tuer : mieux vaut savoir manier l’épée. Finalement, seuls les savants-fous s’entêtent à inventer de nouvelles armes à feu : avec toujours cette particularité : ils la veulent toujours plus grosse, bruyante et fumante. [9]

Notes

[1On considère comme ouvrages fondateurs ceux de K.W. Jeter (Morlock Night 1979, Machines infernales 1987), Tim Powers (Les Voies d’Anubis 1983, Le Poids de son regard 1989) et James Blaylock (Homunculus 1986, Le Temps fugitif 1992).

[2Uchronie : (du grec ou, non et chronos, temps) appellation formée sur le modèle du mot utopie. Jouant avec le côté aléatoire de tout événement, l’uchronie quitte au moindre chaos l’autoroute de l’histoire et la réinvente. (Denis Guiot & alii, Dictionnaire de la science-fiction, Livre de Poche, 1998). L’origine de cette uchronie peut être intégrée à la trame de l’œuvre, ainsi par exemple Les Voies d’Anubis de Tim Powers, considéré comme un des premiers roman steampunk (1983). Cela dit, J.-J. Girardot et F. Méreste font justement remarquer que le point d’origine de la divergence n’est généralement pas abordé.

[3Notons cependant qu’une énergie alternative est toujours possible, ainsi l’éther est-il la base du roman de Fabrice Colin et Mathieu Gaborit, Confessions d’un automate mangeur d’opium, 1999.

[5voir le roman de Johan Heliot, La Lune seule le sait, 2001.

[6Les romans sont ici nombreux, voir par exemple de René Reouven, Les grandes profondeurs, 1991.

[7voir L’instinct de l’équarisseur de Thomas Day (2002).

[8voir La ligue des gentlemen extraordinaires d’Alan Moore et Kevin O’Neill.

[9La magie souvent présente dans les œuvres steampunk ne nous intéressant pas, nous clôturons donc ici cet article sur l’avertissement par lequel nous avons commencé.

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