Les bas-bleus

Où l’on en apprend moins sur ce qu’est un bas-bleu que sur la mentalité des hommes du XIXe siècle.

Bas-bleu, s. m. Femme de lettres, — dans l’argot des hommes de lettres qui ont emprunté ce mot (blue stocking) à nos voisins d’Outre-Manche.
M. Alphonse Esquiros (Revue des Deux Mondes, avrils 1860) donne comme origine à cette expression le club littéraire de lady Montague, où venait assidûment un certain M. Stillingfleet, remarquable par ses bas bleus. D’un autre côté, M. Barbey d’Aurevilly (Nain Jaune du 6 février 1866) en attribue la paternité à Addison. Or, le club de lady Montague ne date que de 1780, et Addison était mort en 1719. Auquel entendre ?

Alfred Delvau, Dictionnaire de la langue verte, 1883.

On cherche encore l’origine de cette très-expressive et très-juste dénomination : le Bas-bleu. D’où vient ce mot et que veut-il dire ? Dans un de ses magnifiques accès de mauvaise humeur, lord Byron s’en est servi pour désigner la race, toute moderne, des malheureuses créatures féminines qui, renonçant à la beauté, à la grâce, à la jeunesse, au bonheur du mariage, aux chastes prévoyances de la maternité, à tout ce qui est le foyer domestique, la famille, le repos au dedans, la considération au dehors, entreprennent de vivre à la force de leur esprit. On les a appelées bas-bleus pour deux ou trois motifs que Byron n’explique pas, mais qu’il est facile d’expliquer.

Par un temps froid et pluvieux, quand le pavé est humide, quand le ciel est triste, voyez-vous passer dans la rue cet être équivoque, d’un âge douteux comme son sexe, recouvert de tous les lambeaux que peuvent réunir sur une carcasse humaine la faim, l’orgueil et la misère ; - des lambeaux de cachemire et des lambeaux de bure, un chapeau qui a été rose, une robe qui a été neuve, une collerette passée à l’empois au temps jadis ? Rien qu’à voir cette malheureuse femme on se sent mal à l’aise, on a froid, on a faim, on a soif : cela ne ressemble à pas une des misères connues, non pas même à la misère de la femme de théâtre, de la chanteuse sans voix, de la Célimène sans dents, de l’égrillarde Marton qui a mis en gage son tablier vert. Au moins quand ces pauvres victimes de l’art dramatique et du fanatisme impitoyable de la foule arrivent, comme c’est la loi commune, à l’indigence et à la vieillesse, pouvez-vous retrouver toujours, sur le cadavre de cet artiste anéanti, quelque vestige des belles années, quelques parfums évanouis, quelque fin duvet des printemps écoulés, quelques restes épars de bonheur et de gloire.

« Rien qu’à voir cette malheureuse femme on se sent mal à l’aise, on a froid, on a faim, on a soif [...] »

- L’amour a passé par là, vous dites-vous, en voilà bien assez pour soutenir toute cette vieillesse ; mais la femme dont nous parlons, mais le bas-bleu, juste ciel ! Regardez-la venir, tenant sous le bras son cabas domestique, ou plutôt sa hotte littéraire ; sur le visage de cette femme rien n’est resté, ni la beauté, ni la jeunesse, ni la gloire, ni le succès, ni rien de ce qui console d’être une vieille femme pauvre et seule, abandonnée à tous les caprices et à tous les vents ; non certes, l’amour n’a pas passé par là. L’amour a eu peur de ces lèvres pincées qui vomissent incessamment les rimes des deux sexes ; l’amour a reculé devant ces affreux doigts tachés d’encre ; l’amour n’a pas voulu de cette femme qui ne songe qu’à vendre à la page et au volume le peu de bon sens que contient son cerveau, le peu d’honnêtes passions que renferme son cœur. Voyez-la donc dans la rue, trottinant, les coudes serrés contre la taille, la tête haute, le regard baissé, un bout de manuscrit sortant de son cabas ; puis regardez à ses pieds ; voyez-vous dans cette vieille chaussure ce bas qui s’enroule ou plutôt qui se déroule, est-ce un bas bleu ? C’est un bas sale ! Tope là ! vous avez tout à fait l’origine du mot. C’est la grande habitude et le grand signalement des femmes hommes de lettres, de ne jamais s’occuper de ces minces détails de la vie de chaque jour. Porter à une jambe bien faite des bas blancs et bien tirés ! fi donc ! nous abandonnons ces petits soins aux mièvres Parisiennes, qui n’ont pas d’autres occupations que de se laisser vivre et être heureuses ; mais nous autres qui aspirons à la popularité et à la gloire ! - nous autres, les grands écrivains du beau sexe, nous, les Walter Scott en jupons, les Shakespeare en spencer, les Molière en bonnets fanés, nous n’avons pas le temps de regarder ce qui se passe à nos pieds. Or voilà tout simplement l’origine du mot bas-bleus, lisez bas sales et troués. Cette origine est brutale, sans doute, mais elle est juste ; d’ailleurs, s’il est vrai que maladie nommée soit à moitié guérie, ainsi pourra se guérir cette maladie de la littérature féminine, quand on saura qu’elle s’appelle la maladie des mains peu lavées, des cheveux mal peignés, des gants troués, des ongles noirs et des haillons.

Jules Janin, « Le bas-bleu », Les Français peints par eux-mêmes : Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle, t.5, 1842.

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