La canne

Où l’on rencontre un accessoire de mode utile dans les beaux quartiers, mais aussi dans les ruelles mal famées ...

La canne est l’instrument de mode symbole de la victoire de la bourgeoisie sur la noblesse d’Ancien Régime. Lorsque la seconde portait l’épée, la première se contentait d’une canne. Or au XIXe si le fer ne se porte plus, un homme bien mis ne saurait sortir sans canne ...

De la canne et de son usage.

La canne est un objet d’utilité ou de pure coquetterie. Elle remplace la badine que portaient les « lions » de l’époque romantique.
La mode en détermine la forme et l’ornementation. Elle peut être riche ou simple, suivant le goût et les moyens de son propriétaire.
Quand elle n’est qu’un accessoire fantaisiste de la toilette masculine, comment faut-il la porter ?
Les uns la tiennent droite, le long de l’épaule ; c’est inélégant. Les autres la placent sous leur bras au risque de blesser les passants ; d’autres gesticulent, exécutent des moulinets, ce qui est pire.
Le mieux, c’est de faire semblant de s’en servir et de réaliser ce geste avec une gracieuse désinvolture.
La porter à la façon d’un parapluie serait grotesque.
Si l’on tient à la mettre sous le bras, il faut l’incliner de façon à ce qu’elle n’entre dans le dos ou la poitrine de personne.
On ne porte pas la canne à l’église, ni dans un cortège, ni dans les audiences et les visites officielles.
Dans les visites, où l’on se rend avec sa canne, on la garde au salon : on la tient de la même main que le chapeau. Si la maîtresse de la maison demande au visiteur un léger service qui l’oblige à se séparer de sa canne, il la dépose dans un coin de la pièce.
Il est permis de la conserver au théâtre ; le parapluie est mis au vestiaire.

M. Chambon, Dictionnaire du savoir-vivre, 1907.

La Révolution, il faut dire, a transformé les apparences plus que les usages. Car les cannes des jacobins, véritables gourdins, ont de fait la même destination que les épées d’Ancien régime. Les Incroyables lui substituent la canne-épée, plus élégante mais tout aussi violente. Le XIXe sans assagir les mœurs, les diversifie. Les cannes d’agrément deviennent luxueuses : celle de Balzac, en 1834, est sertie de turquoise et cache un portrait de l’être aimé ; la « canne à absinthe » de Toulouse-Lautrec cache une petite visionneuse qui permet de passer des vues de femmes nues. On parle alors de « cannes à système » cachant, dague, épée, pistolet, fusil, flacon d’alcool, tabatière ou encrier. Mais la simple canne, pourvu qu’elle soit solide et bien équilibrée, demeure toujours une arme de défense redoutable dans les mains de ceux qui savent la manier.

La canne de combat.

Se servir d’un bâton comme arme de défense ou d’attaque n’a rien de bien nouveau. Depuis les casse-têtes préhistoriques jusqu’au Penn Bazh breton de la révolte du papier timbré de 1675, les bâtons lestés ont toujours beaucoup servi à briser les os. Le XIXe siècle apporte seulement une amélioration majeure : en croisant un élégant affublé de cet accessoire, il ne vous est plus possible de savoir s’il s’agit d’un tigre puéril ou d’une dangereuse arsouille.

Bien qu’attesté dès le XVIIIe siècle, la canne de combat fut surtout théorisé et enseignée au XIXe siècle comme arme de défense par des maîtres d’escrime, de boxe ou de savate tel Leboucher de Rouen (1843), Charlemont à la toute fin du siècle ou Pierre Vigny au début du suivant, qui introduisit par ailleurs sa pratique au sein du Bartitsu. L’armée française la fait pratiquer par ses soldats, et les sociétés de gymnastiques popularisent son usage au point d’en faire un sport olympique en 1924 à Paris au sein des arts nationaux. Associé aux techniques de savate, on parle de « bâton de combat français » considéré comme l’art martial national français par excellence.

Presque toutes les touches sont permises, avec toutes les parties de l’arme, d’estoc, de taille ou par le talon, et sur toutes les parties du corps de l’adversaire. Changer son arme de main constitue un élément de surprise, combattre avec un bâton dans chaque main est également possible. La canne, en châtaignier, mesure en général 95 cm et se tient à une main, tandis que le bâton, 1,40 m, plus lourd, se tient à deux mains. Souvent lesté, son centre de gravité n’est pas forcément au centre du bâton.

Les techniques.

La botte. – C’est le coup porté avec réussite. Le coup peut-être simple ou composé : il est simple lorsqu’il est fait d’un seul mouvement, composé lorsqu’il a fallu une ou plusieurs feintes pour le porter.
Feintes. – C’est feindre de porter un certain coup et en porter un autre. On compte deux sortes de feintes : la première est celle par laquelle on cherche à faire parer l’adversaire du côté opposé à celui auquel on veut porter la botte. La seconde se pratique de la même manière ; seulement, il faut qu’elle se fasse avec assez de vitesse pour que l’adversaire n’ait pas le temps d’éviter le coup qu’on feint de lui porter.
Attaquer. – C’est chercher à toucher l’adversaire. […]
La parade. – C’est éviter le coup de l’adversaire ; dans la canne, il est impossible de donner la désignation des parades ; l’exercice seul doit vous guider, vous donner le moyen d’éviter tel ou tel coup. Tout ce que nous pouvons dire, c’est qu’il est bon de parer de façon à pouvoir garantir les flancs et la tête ; ainsi, si l’on chercher à vous donner un coup de tête, ne levez pas trop la main.
La riposte. – C’est attaquer l’adversaire, aussitôt après avoir pris la parade.
Tac de la canne. – C’est riposter tout de suite après la parade.
Le tac-au-tac. – C’est riposter après avoir pris la parade à la riposte de l’adversaire.
Le coup pour coup. – C’est atteindre l’adversaire en même temps qu’il vous porte une botte avec réussite.
Coup passé. – C’est mal diriger la canne tout en cherchant à porter une botte.

Humé (Eugène), Traité et théorie de canne royale, Bruxelles, 1862.

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Garde
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Parade d’un coup de jambe en dehors.
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Coup de tête et parade.
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Coup de figure frappé en dedans et parade appelée prime.

Bibliographie.

Le site Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF, propose entre autres les ouvrages suivants :
- Leboucher, Théorie pour apprendre à tirer la canne en 25 leçons, Paris, 1843.
- Larribeau, Nouvelle théorie du jeu de la canne, Paris, 1856.
- Humé (Eugène), Traité et théorie de canne royale, Bruxelles, 1862.

Deux sites intéressants peuvent être consultés sur le sujet : Batoncanne.com et celui du CRCB (Centre de recherche sur la canne et le bâton).

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