Catastrophisme et transformisme

Où l’on s’interroge sur la question de l’évolution du monde depuis son Origine première ... rien que çà.

« Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. La terre était informe et vide : il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, et l’esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne ; et Dieu sépara la lumière d’avec les ténèbres. Dieu appela la lumière jour, et il appela les ténèbres nuit. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le premier jour. »
Genèse, 1,1-5 ; trad. Louis Segond, 1910.

Jusqu’au XIXe siècle, le dogme ecclésiastique sur la formation de la Terre en six jours est peu contesté. En faisant la somme des générations bibliques, les théologiens arrivent à donner l’âge de la planète : 6.000 ans, entrecoupés par des catastrophes clairement identifiées, tel le Déluge et son héros, Noé. D’ailleurs, comment expliquer sinon la présence de coquillages fossiles dans les Alpes ?

Descartes, d’abord avait hésité. Puis surtout Buffon au XVIIIe siècle, avait reculé l’âge de la Terre à 100.000 ans, voire trois millions d’années, avant de revenir à un chiffre plus raisonnable. Car il fait du Temps le « grand ouvrier de la Nature » : divisant l’histoire du monde en sept périodes successives, il fonde la géologie moderne. C’est autour de cette action du Temps que se divisent les savants dans la première moitié du XIXe siècle, et en particulier sur le sujet spécifique des êtres vivants disparus, au sein d’une nouvelle science, la paléontologie.

Les catastrophistes.

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Georges Cuvier

Contre les intuitions de Buffon, se lève Georges Cuvier (1769-1832) un des plus grands esprits français du début du XIXe siècle. Son Discours sur les révolutions de la surface du globe (1825) vulgarise ses idées, offrant une mythologie nouvelle à toute une génération. Ses pauvres détracteurs, tel Étienne Geoffroy Saint-Hilaire en sont réduits à faire appel aux plumes célèbres, celle de Georges Sand ou de Balzac, pour essayer de lui donner la réplique. D’après Cuvier la succession des faunes et flores des différentes couches géologiques s’explique par une série de catastrophes, instantanées et d’échelle planétaire ou locale, la dernière correspondant au Déluge. D’où l’usage habile de l’adjectif « antédiluvien » par le savant, entretenant la confusion entre déluge biblique et périodes antérieures à l’actuelle période géologique.

« Vous êtes-vous jamais lancé dans l’immensité de l’espace et du temps, en lisant les œuvres géologiques de Cuvier ? Emporté par son génie, avez-vous plané sur l’abîme sans bornes du passé, comme soutenu par la main d’un enchanteur ? En découvrant de tranche en tranche, de couche en couche, sous les carrières de Montmartre ou dans les schistes de l’Oural, ces animaux dont les dépouilles fossilisées appartiennent à des civilisations antédiluviennes, l’âme est effrayée d’entrevoir des milliards d’années, des millions de peuples que la faible mémoire humaine, que l’indestructible tradition divine ont oubliés et dont la cendre entassée à la surface de notre globe, y forme les deux pieds de terre qui nous donnent du pain et des fleurs. Cuvier n’est-il pas le plus grand poète de notre siècle ? Lord Byron a bien reproduit par des mots quelques agitations morales ; mais notre immortel naturaliste a reconstruit des mondes avec des os blanchis, a rebâti comme Cadmus des cités avec des dents, a repeuplé mille forêts de tous les mystères de la zoologie avec quelques fragments de houille, a retrouvé des populations de géants dans le pied d’un mammouth. Ces figures se dressent, grandissent et meublent des régions en harmonie avec leurs statures colossales. Il est poète avec des chiffres, il est sublime en posant un zéro près d’un sept. Il réveille le néant sans prononcer des paroles artificiellement magiques, il fouille une parcelle de gypse, y aperçoit une empreinte, et vous crie : Voyez ! Soudain les marbres s’animalisent, la mort se vivifie, le monde se déroule ! »

Honoré de Balzac, La peau de chagrin.

Un de ses disciples, Alcide d’Orbigny (1802-1857) paléontologue et explorateur, va plus loin et dénombre les catastrophes : 28 [1]. Au catastrophisme est logiquement lié le concept de créationnisme. La plupart des savants abandonnent le créationnisme unique, au profit d’un créationnisme répété, tel d’Orbigny ou encore Louis Agassiz (1807-1873). D’autres enfin penchent pour une création continuée : il n’y a pas évolution des espèces mais seulement remplacement des espèces les unes par les autres. Car l’évolutionnisme est la théorie à combattre. Pour Cuvier, les espèces qui n’existent plus sont des espèces perdues, sans lien avec les espèces présentes. Comment croire d’ailleurs, à cette théorie de l’évolution, lorsque les espèces actuelles ne montrent aucun signe d’évolution par rapport aux plus vieux de leurs ancêtres, chats, ibis, chiens, singes… momifiés par l’Égypte antique ?

Les transformistes.

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Jean-Baptiste Monet de Lamarck

Si les catastrophistes ont Cuvier, les transformistes ont Lamarck. Jean-Baptiste Monet de Lamarck (1744-1829) est le grand continuateur des intuitions de Buffon. Il réfute le catastrophisme de Cuvier faisant remarquer que ses invertébrés fossiles sont très similaires aux invertébrés contemporains, donc inéligibles au titre d’espèces perdues. Aussi englobe t-il invertébrés fossiles et contemporains dans une même classification et cherche t-il a en expliquer les variations. Ses idées sont présentées dans un discours d’ouverture à son cours annuel au Muséum en 1800. D’après lui, les êtres vivants ne sont pas fixes, ils changent, se complexifient sous l’action du milieu (les « circonstances »). Les caractères acquis sous ces actions sont transmis héréditairement aux générations qui suivent. Il appuie donc le principe d’actualisme [2] : l’histoire de la Terre n’est pas scandée par une succession de catastrophes mais déroule un temps immense, qui transforme peu à peu la géomorphologie comme les lignées d’êtres vivants. Les modifications ne peuvent être que graduelles, par petites touches et demandent donc une longue période de temps.

À sa suite viennent des paléontologues de moindre ampleur, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire (1772-1844) déjà cité, Edouard Lartet (1801-1871) ou encore Albert Gaudry (1827-1908, le gendre d’Alcide d’Orbigny — on imagine les repas de famille).

Jusqu’au début des années 1860, du moins en France, les deux camps sont irréconciliables sans que l’un réussisse à prendre l’ascendant sur l’autre. Dans la lutte pour la science, la sélection se fait en réalité en 1859 de l’autre côté de la Manche ...

Notes

[1Sans doute si notre glorieux savant avait vécu la Chute de 1878 aurait-il dénombré non pas 28 mais 29 catastrophes, application pratique confirmant indubitablement ses théories. Le « Miracle » de 1912 porte lui à confusion, pouvant valider (ou invalider) consécutivement les deux théories ...

[2On parle aussi d’uniformitarisme : les processus qui se sont exercés dans le passé lointain s’exercent encore de nos jours

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