Darwinismes

Si la pilosité est un avantage dans la lutte pour la vie, et que la théorie de l’évolution s’applique aux sociétés humaines, on comprend mieux pourquoi la bourgeoisie triomphante s’affuble d’incroyables rouflaquettes.

En 1859 paraît — enfin ! — la publication qu’attend depuis longtemps la petite société savante anglaise qui fréquente la Linnean Society de Londres. Un an plus tôt, le 1er juillet 1858 précisément, Charles Darwin s’était fendu là d’une communication commune avec Alfred Russel Wallace devant l’insistance de son ami le géologue Charles Lyell. L’histoire avait commencé presque trente ans plus tôt, lorsque le jeune Charles Darwin (il avait 22 ans) s’était embarqué comme naturaliste non appointé à bord du navire The Beagle commandé par le capitaine Fitzroy, avec dans ses bagages un ouvrage dudit Lyell.

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Le voyage du Beagle (1831-1836)

Le voyage autour du monde avait duré cinq ans. Dans l’archipel du Cap Vert, Darwin avait vérifié les théories transformistes de Lyell ; en Amérique du Sud il avait mis en évidence les similitudes entre certains fossiles et les mammifères y vivant toujours ; dans les îles Galapagos surtout, il avait eu l’intuition des processus qui conduisent à la distribution géographique des espèces ; à Tahiti, il avait travaillé sur les récifs coralliens. Il en revient avec un Journal de recherches qui lui fournit l’essentiel des matériaux utilisés par sa future théorie, et lui permet de se faire élire au Conseil de la Société géologique de Londres. Installé dans la capitale, il fréquente les milieux whigs et en particulier le savant Charles Babbage.

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"Un vénérable Orang-outang"
Magazine satirique The Hornet, 22 mars 1871.

On raconte que Darwin diffère la parution de son essai Sur l’origine des espèces par les soins de la sélection naturelle, ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie jusqu’en 1859 pour ne pas peiner sa femme très croyante. Et s’il se décide à une communication l’année précédente, c’est seulement pour ne pas se faire prendre de vitesse par A. R. Wallace. L’ouvrage est immédiatement un grand succès de librairie : il est réimprimé six fois entre 1859 et 1872, traduit en français en 1862. Quoiqu’il en soit, Darwin se garde bien d’évoquer le cas de l’Homme ; il n’ose aborder le sujet avant La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe en 1871. Les critiques sont pourtant vives et la communauté scientifique se divise très vite en deux. Du côté des darwiniens, les botanistes Joseph Dalton Hooker et Thomas Henry Huxley (le « bouledogue de Darwin ») ; contre lui le biologiste et paléontologue Richard Owen ou encore l’évêque d’Oxford, Samuel Wilberforce. Car les églises très rapidement prennent position contre la théorie de l’évolution : un concile catholique réuni à Cologne condamne Darwin en 1860. En France, Darwin est soutenu par Ernest Renan, combattu par Victor Hugo.

Théorie de l’évolution.

« Un homme qui est né dans un monde déjà occupé, s’il ne lui est pas possible d’obtenir de ses parents les subsistances qu’il peut justement leur demander, et si la société n’a nul besoin de son travail, n’a aucun droit de réclamer la moindre part de nourriture et, en réalité, il est de trop. Au grand banquet de la nature, il n’y a point de couvert disponible pour lui ; elle lui ordonne de s’en aller, et elle ne tardera pas elle-même à mettre son ordre à exécution s’il ne peut recourir à la compassion de quelques convives du banquet. Si ceux-ci se serrent pour lui faire place, d’autres intrus se présentent aussitôt, réclamant les mêmes faveurs. La nouvelle qu’il y a des aliments pour tous ceux qui arrivent remplit la salle de nombreux postulants. L’ordre et l’harmonie du festin sont troublés, l’abondance qui régnait précédemment se change en disette, et la joie des convives est anéantie par le spectacle de la misère et de la pénurie qui sévissent dans toutes les parties de la salle, et par les clameurs importunes de ceux qui sont, à juste titre, furieux de ne pas trouver les aliments qu’on leur avait fait espérer. »

Malthus, Essai sur le principe de population, 1798.

Darwin reprend en 1859 les théories transformistes de Lamarck. Comme lui, il croit à la transmission des caractères acquis. Mais il ajoute l’idée de sélection naturelle : les individus différents les uns des autres, les mieux adaptés au milieu survivent plus facilement et se reproduisent donc davantage. Ces caractères avantageux doivent être héréditaires et transmis à leurs descendants. La théorie de la sélection liée au sexe (ou lutte pour la reproduction) complète celle de la lutte pour la survie : certains caractères a priori désavantageux pour la survie (couleurs vives ou appendices peu pratiques, telle la queue du paon) sont conservés parce qu’avantageux dans la concurrence à l’intérieur de l’espèce. Ce n’était d’ailleurs la partie théorique la plus facile à défendre dans la société victorienne, d’autant que Darwin dans son ouvrage de 1871 prétend que la théorie s’applique à l’homme ... expliquant par exemple sa pilosité ...

Les voyages temporels permirent au audacieux savant de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, tel Noël Essaillon et Pierre Saint-Menoux, de compléter les théories darwiniennes vers l’avenir. C’est ce que présente par exemple l’étude de ces deux derniers voyageurs sur la société de l’an 100.000 ...

Théories sociales.

Darwin avait repris l’idée de lutte pour la survie dans l’essai d’un compatriote de la fin du siècle précédent, Thomas Robert Malthus et son Essai sur le principe de population de 1798. Selon ce dernier, il nait toujours plus d’êtres vivants que le milieu ne peut en nourrir, il s’ensuit donc une lutte pour la vie entre les individus de la même espèce et entre les espèces pour les ressources.

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Herbert Spencer

Très logiquement, les théories de l’évolution biologique de Darwin inspirent les sociologues, à commencer par le philosophe Herbert Spencer (1820-1903). Pour ce dernier, la société est un organisme vivant soumis aux mêmes lois que tous les organismes biologiques. Comme dans le monde animal, les plus aptes parmi les hommes sont favorisés, l’innée prévaut sur l’acquis [1]. En 1865 Francis Galton (1822-1911), un cousin de Darwin, allant plus loin, recommande d’appliquer une sélection artificielle pour compenser l’affaiblissement du rôle de la sélection naturelle dans les sociétés industrialisées : il invente pour définir cette procédure le terme d’eugénisme.

Notons cependant que Darwin a toujours tenu en peu d’estime ces applications sociales de ses théories naturalistes.

Notes

[1Pour poursuivre dans la simplification caricaturale à laquelle nous nous livrons ici, notons cependant la proximité de ces penseurs avec les thèses whigs puis libérales, ce qui n’empêche pas Spencer de critiquer Malthus.

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