Baartman (Sarah), la Vénus Hottentote
Nom : Satchwe (?) devenue Saartjie en Hollandais, Sarah Baartman en Anglais
Dates : 1789 (?) - 1815
Adresse : n°7 de la cour des Fontaines, Paris, à partir de 1814.
Catégorie : Artiste ... ne devrait-on pas dire aussi aventurière ?

Où l’on comprend que parfois l’Art dépend plus du regard du spectateur que de la volonté de l’artiste ...

De son nom d’origine, nous ne sommes pas certain. Peut être Satchwe, devenu Saartjie en Hollandais, Sarah en anglais. De son peuple d’origine, nous ne sommes pas plus sûr. Peut être Hottentote, peut être Bochimans, peut être un peu des deux [1]. Elle est sans doute née en 1789, et rapporte dans un procès conduit plus tard, que sa mère était morte alors qu’elle avait deux ans. Elle est dès cette époque asservie par une famille de fermiers boers, qui la cède à un autre membre de la famille, Hendrick Caezar, habitant les environs du Cap. C’est lui qui la décide, contre promesses de fortune et de liberté, d’exhiber en Angleterre son corps, caractérisé par une hypertrophie des hanches et des fesses (stéatopygie) et des organes génitaux protubérants (macronymphie, que l’on nomme à l’époque tablier génital).

« La Vénus Hottentote vient juste d’arriver. Elle peut être vue entre 1h et 5h de l’après-midi au n°225 de Piccadilly. Elle vient des rives de la rivière “Gamtoos”, aux frontières de la Cafrerie, à l’intérieur de l’Afrique du Sud. C’est l’un des plus parfaits spécimens de ce peuple. Grâce à cet extraordinaire phénomène de la nature, le public aura l’occasion de juger à quel point elle dépasse toutes les descriptions des historiens concernant cette tribu de l’espèce humaine. Elle est vêtue des habits de son pays et des ornements habituellement portés par son peuple. Elle a été vue par les principaux gens de Lettres de cette ville. Tous ont été fortement surpris par la vue d’un si merveilleux spécimen de la race humaine. Elle a été amenée dans ce pays Hendrick Caezar, et leur séjour sera bref, à partir de lundi prochain 24 septembre, au tarif de deux shillings par personne. »

The Morning Post, 20/09/1810.

Ils arrivent tous deux à Londres début septembre 1810 après trois mois de traversée alors que Napoléon Ier impose un blocus continental contre le Royaume-Uni. Le 20 septembre, Hendrick Caezar fait paraître une petite annonce dans The Morning Post, qui lance le début de l’exhibition. Le génie du Boers consiste a s’adresser à un public populaire, à Piccadilly et pour un prix d’entrée modeste, et non aux seules classes aisées en mal d’exotisme. La jeune femme est présentée légèrement vêtue, danse à la demande accompagnée de son instrument traditionnel, une goura, au fond d’une cage. Elle connaît immédiatement le succès malgré l’humiliation, devant endurer regards, quolibets et régulièrement pincements de spectateurs encanaillés. Les chansonniers, les caricaturistes s’inspirent rapidement de son cas.

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Love & Beauty
Sartjee the Hottentot Venus

Dès octobre pourtant, commencent à paraître dans les journaux des courriers dénonçant les traitement qu’elle subit : l’Angleterre avait interdit la traite en 1807 et se voulait à la pointe des combats philanthropique. Bientôt, c’est l’African Association qui se charge du dossier et porte plainte contre Hendrick Caezar.

« Une scène est dressée à trois pieds au-dessus de sol. L’Hottentote s’y tient dans une cage, montrée comme une bête sauvage. Son gardien lui ordonne d’avancer, de reculer, d’aller et venir dans la cage plutôt comme un ours enchaîné que sous l’aspect d’un être humain... Elle pousse de profonds soupirs, paraissant anxieuse et mal à l’aise, de plus en plus renfrognée quand on lui demande de jouer d’un instrument de musique rudimentaire... Une fois, elle refusa de quitter sa cage. On vit alors le gardien lever sur elle une main menaçante... Elle est couverte d’un vêtement de la même couleur que sa chair, très serré, de manière à mouler les formes de son corps. Et les spectateurs sont invités à examiner ses particularités anatomiques. »

The Times, 26/11/1810.

La jeune femme est entendue par la cour, mais menace ou volonté de toucher enfin l’argent qui lui a été promis, elle assure qu’elle est là volontairement, bien traitée, et libre. La Justice n’a plus qu’à classer l’affaire. Mais Hendrick Caezar a compris. L’opinion londonienne ne lui est plus favorable, il préfère adopter un profil bas et commencer une tournée de quatre ans à travers l’Angleterre. En 1811, à la recherche d’un certificat d’honorabilité, il fait baptiser Saartjie sous le nom de Sarah Baartman à Manchester.

Le succès n’est plus au rendez-vous, aussi Hendrick Caezar cède t-il la jeune femme à un certain Henry Tailor, qui arrive avec elle en France en septembre 1814. L’homme reprend le même procédé que son prédécesseur : petit annonce dans la rubrique « Spectacle » du Journal de Paris, exhibition pour un prix modique dans un quartier populaire parisien, puis à son tour la cède à un troisième « impresario », français cette fois. Elle appartient à la troupe d’un certain Réaux... un montreur d’animaux savants. C’est alors le fond de la déchéance. Logée au n°7 de la cour des Fontaines, où, dit on, les rats sont les mieux nourris de la capitale après ceux des Halles, elle est exposée dix heures par jours au n°188 de la rue Saint-Honoré. C’est une véritable cour des miracles, entre les Halles et le Palais Royal, haut lieu des milieux interlope de Paris, entre bordels et tripots [2]. Le succès est pourtant le même qu’à Londres, la jeune femme est même réclamée — dit-on — pour animer les soirées de la haute-société...

Dans les premiers jours de mars 1815, elle est finalement reçu au Museum d’histoire naturelle « pour observation » en présence d’artistes et de savants, en particulier Etienne Geoffroy Saint-Hilaire et Georges Cuvier (qui n’ont pas encore commencé leur controverse sur le fixisme et le transformisme). Les deux savants sont unanimes : la jeune femme s’apparente plus au singe qu’à l’Homme...

Le succès finit pourtant comme à Londres par s’estomper. L’hiver 1815, particulièrement froid a raison de la santé de Satchwe. Minée par l’alcool dont l’abreuvent ses maîtres successifs pour l’aliéner, la jeune femme décède dans la nuit du 29 décembre 1815. Réaux en avertit le Muséum dès le lendemain matin, avant même de déclarer le décès à la mairie. Immédiatement, et contre la législation en vigueur, Etienne Geoffroy Saint-Hilaire et Georges Cuvier s’emparent du corps pour dissection au nom du « progrès des connaissances humaines ». Le corps est autopsié le soir même, un moulage en est pris, une partie des organes sont prélevés pour conservation dans du formol, une autre partie disparaît. L’intérêt scientifique est mince et finalement le moulage du corps termine à l’image de la vie de Sarah Baartman, exposé dans la salle d’anatomie comparée du muséum, au milieu des curiosités anatomiques.

Le sort de Satchwe n’est pas sans faire penser à celui de John Merrick, l’Homme-Eléphant, quelque cinquante ans plus tard.

Notes

[1Hottentots et Bochimans sont deux peuples d’Afrique australe utilisant des langues apparentées, à clics, d’où le nom d’hot-en-tot donné par les Hollandais, comme les Grecs nommaient les autres bar-bars. Les Hottentots eux mêmes se nomment Khoïkhoï (« Hommes des Hommes »), les Bochimans utilisant pour leur part le terme d’Houswaanas, les premiers vivaient de l’élevage, les seconds de chasse et de cueillette.

[2C’est par exemple ici que se trouvent le fameux café des Milles-Colonnes, de décor vénitien, tenu dit-on, par la plus belle femme de Paris, Mme Romain « La Belle Limonadière », dont fut un temps épris Vidocq.

L’essentiel des informations de cette fiche sont issus du livre de Gérard Badou, L’énigme de la Vénus Hottentote, 2000.

Le « tablier hottentot », et Hendrick Caezar, là plutôt sympathique, sont à la base de la seconde nouvelle de la Trilogie steampunk de Paul Di Filippo.

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