Discours du chef Sealth

Ceci est le discours du chef Sealth (1786-1866), de la tribu des Duwamishs, adressé au gouverneur Isaac M. Stevens, commissaire aux affaires indiennes, lors des négociations en vue du traité de Point Elliott en 1855. Qu’il soit lu et apprécié pour ce qu’il dit.

« Le ciel au-dessus de nos têtes, qui a pleuré des larmes de compassion sur mon peuple pendant des siècles et des siècles, qui nous paraît immuable et éternel, est soumis au changement. Aujourd’hui, il est clair, demain, il sera peut-être couvert de nuages. Mes paroles sont comme les étoiles qui demeurent toujours identiques : ce qu’affirme Sealth, le grand chef à Washington peut s’y fier avec autant de certitude qu’il peut croire au retour du soleil et des saisons. Le chef blanc dit que le grand chef à Washington nous envoie ses salutations amicales et ses bons vœux. C’est très aimable de sa part, car nous savons qu’il n’a lui-même guère besoin de notre amitié. Son peuple est innombrable, il est comme l’herbe qui recouvre les grandes prairies. Mon peuple est peu nombreux, il ressemble aux arbres épars d’une plaine balayée par la tempête. Le grand et, je suppose, bon chef blanc nous fait savoir qu’il souhaite acheter nos terres, mais qu’il désire nous en laisser assez pour nous puissions vivre confortablement. Cette offre semble juste, généreuse même, car l’homme rouge est désormais privé de droits dont il pourrait exiger le respect ; elle paraît également judicieuse, dans la mesure où nous n’avons plus besoin d’un pays très étendu.

Il fut un temps où notre peuple couvrait la terre comme les vagues d’une mer agitée par le vent recouvrent son fond pavé de coquillages. Mais cette époque a pris fin depuis longtemps avec la grandeur des tribus, dont nous ne gardons plus aujourd’hui qu’un poignant souvenir. Je ne m’appesantirai pas, en me lamentant, sur notre extinction prématurée, et je ne reprocherai pas non plus à nos frères au visage pâle de la hâter, car d’une certaine manière nous sommes sans doute nous aussi à blâmer.

La jeunesse est impulsive. Quand nos jeunes hommes sont emportés par la colère à cause d’une injustice réelle ou imaginaire, et qu’ils enlaidissent leurs visages avec de la peinture noire, cela montre que leurs cœurs sont noirs ; ils deviennent alors souvent cruels et impitoyables, et les plus âgés ne peuvent alors les retenir. Il en a toujours été ainsi. Il en a été ainsi quand les premiers hommes blancs ont commencé à chasser nos ancêtres en direction de l’ouest. Mais nous souhaitons aujourd’hui que les hostilités entre nous ne puissent plus jamais être réouvertes. Nous aurions tout à y perdre. La vengeance est considérée comme un juste retour des choses par les jeunes braves, même lorsqu’elle s’accomplit au prix de leur vie, mais les vieillards qui demeurent chez eux en temps de guerre, et les mères qui s’inquiètent du sort de leurs fils, savent pertinemment qu’il n’en est rien.

Notre bon père à Washington — car je présume qu’il est maintenant notre père tout autant que le vôtre, puisque le roi George a repoussé ses frontières plus loin vers le nord —, notre grand et bon père, dis-je, nous assure que si nous agissons comme il le désire, il nous protégera. Ses braves guerriers dresseront un mur infranchissable autour de nous, et ses merveilleux navires de guerre rempliront nos ports, si bien que nos anciens ennemis des terres lointaines du Nord, les Hidas et les Timpsions, cesseront d’effrayer nos femmes, nos enfants et nos vieillards. Alors il sera véritablement notre père, et nous serons vraiment ses enfants. Mais cela peut-il se produire un jour ? Votre Dieu n’est pas notre Dieu ! Votre Dieu aime votre peuple et hait le mien. Il étend amoureusement ses puissants bras protecteurs autour du visage pâle et le guide par la main comme un père conduit son enfant — mais Il a abandonné Ses enfants rouges, si tant est qu’ils soient réellement Ses enfants. Notre Dieu, le Grand Esprit, semble Lui aussi nous avoir oubliés. Votre Dieu vous rend plus forts de jour en jour. Bientôt votre peuple s’étendra sur toute cette terre. Le nôtre ne cesse de diminuer comme une marée qui descend rapidement et ne reviendra plus jamais. Le Dieu de l’homme blanc ne doit pas aimer notre peuple, car sinon Il le protégerait. Nous ressemblons à des orphelins qui ne peuvent se tourner nulle part pour trouver de l’aide. Comment, dans ce cas, serions-nous vos frères ? Comment votre Dieu pourrait-Il devenir le nôtre, nous rendre la prospérité, faire revivre en nous des rêves de grandeur retrouvée ? Si nous avons tous le même Père Céleste, Il doit avoir des préférences, car Il s’est montré seulement à Ses enfants au visage pâle. Nous ne L’avons jamais vu. Il vous a donné des lois, mais Il n’a pas eu de mots pour Ses enfants rouges, dont la multitude innombrable couvrait autrefois ce continent comme les étoiles remplissent le ciel. Non ! Nous sommes deux races distinctes, avec des origines différentes et des destins divergents. Il y a peu de chose en commun entre nos peuples.

Pour nous, les cendres de nos ancêtres sont sacrées, et l’emplacement où elles reposent est une terre sainte. Vous errez loin des tombes des vôtres, apparemment sans regret. Votre religion a été écrite sur des tables de pierre par le doigt de fer de votre Dieu afin que vous ne risquiez pas de l’oublier. L’homme rouge n’a jamais pu ni la comprendre, ni s’en souvenir. Notre religion est faite des traditions de nos ancêtres — les rêves que le Grand Esprit a envoyés à nos anciens aux heures solennelles de la nuit, les visions de nos Sages —, et elle est inscrite dans les cœurs de notre peuple.

Vos morts cessent de vous aimer, ainsi que la terre qui les a vus naître, dès qu’ils franchissent les portes de la tombe et s’en vont vaguer au-delà des étoiles. Ils sont vite chassés de vos mémoires et ne reviennent plus. Les nôtre n’oublient jamais le monde merveilleux qui leur a donné la vie. Ils continuent d’aimer ses vallées verdoyantes, ses cours d’eau murmurants, ses magnifiques montagnes, ses vallons encaissés, ses lacs et ses baies aux rives boisées ; ils brûlent toujours d’une affection tendre et indulgente pour les vivants au cœur solitaire, et reviennent souvent du pays des Chasses Bienheureuses pour leur rendre visite, les guider, les consoler et les réconforter.

Le jour et la nuit ne peuvent pas vivre ensemble. L’homme rouge a toujours fui à l’approche de l’homme blanc comme la brume matinale se retire devant le soleil levant.

Néanmoins, votre proposition semble équitable, et je pense que mes frères vont l’accepter et se retirer sur la réserve que vous leur offrez. Alors nous vivrons en pais à l’écart les uns des autres, car les mots du Grand Chef Blanc semble être la voix de la Nature parlant à mon peuple du fond des ténèbres impénétrables.

Peu nous importe l’endroit où nous passerons le reste de nos jours, ils ne seront de toute façon pas très nombreux. La nuit de l’Indien promet d’être sombre. Pas une seule étoile d’espoir ne brille au-dessus de son horizon, des vents aux accents funèbres gémissent au loin. La sinistre Némésis semble être sur la piste de l’homme rouge : partout où il ira, il percevra dorénavant derrière lui les pas de son féroce destructeur, et il se préparera à affronter stoïquement son destin, ainsi que le fait la biche blessée en entendant approcher le chasseur.

Encore quelques lunes, encore quelques hivers, et plus un seul descendant des puissants hôtes qui peuplèrent autrefois cette vaste terre, ou vécurent dans des foyers heureux, protégés par le Grand Esprit, ne restera pour pleurer sur les tombes d’un peuple jadis plus florissant et plus rempli d’espoir que le vôtre. Mais pourquoi m’attristerais-je de la disparition prématurée des miens ? Une tribu suit l’autre, une nation succède à une autre, comme les vagues de l’océan. Telle est la loi de la nature, et tout regret paraît inutile. Le temps de votre chute est peut-être encore lointain, mais il viendra sûrement, car même l’homme blanc dont le Dieu marche à côté de lui et lui parle comme à un ami ne pourra pas échapper à la destinée commune. Nous sommes peut-être des frères, après tout. Nous verrons bien.

Nous examinerons votre proposition, et quand nous aurons pris une décision, nous vous la ferons connaître. Mais pour que nous l’acceptions, je pose moi-même, d’ores et déjà, cette condition : que ne nous soit pas refusé le droit de venir visiter à tout moment, sans être maltraités, les tombes de nos ancêtres, de nos amis et de nos enfants. Chaque parcelle de ce pays est sacrée dans l’esprit de mon peuple. Chaque flanc de montagne, chaque vallée, chaque plaine, chaque bocage a été sanctifié par un événement heureux ou malheureux survenu à une époque depuis longtemps révolue. Les rochers eux-mêmes, apparemment muets et morts, transpirent sous le soleil le long du rivage silencieux, et frémissent du souvenir d’événements importants liés à la vie des miens ; la terre épouse plus amoureusement nos pas que les vôtre parce qu’elle est riche de la poussière de nos ancêtres, et que nos pieds nus sont conscients de ce contact rempli d’amour. Tous ceux qui sont partis, nos braves, nos mères affectionnées, nos jeunes filles heureuses, au cœur joyeux, et même les petits enfants qui vécurent ici et n’y connurent la joie que pendant une brève saison, continuent d’aimer ces étendues aujourd’hui mornes et désertes ; chaque jour, à la tombée de la nuit, les esprits y reviennent en grand nombre. Quand le dernier homme rouge aura disparu de la surface de cette Terre, et que le souvenir des miens sera devenu un mythe parmi les hommes blancs, ces rivages grouilleront des morts invisibles de ma tribu, et lorsque les enfants de vos enfants, se croiront seuls, dans les champs, dans les magasins, dans les boutiques, sur les routes ou dans le silence des bois impénétrables, ils ne le seront pas. sur toute la Terre, il n’y a pas d’endroit où la solitude soit possible. La nuit, quand les rues de vos villes et de vos villages seront silencieuses et que vous les croirez désertes, elles seront remplies par la foule des revenants qui occupaient autrefois cette belle contrée et continuent à l’aimer. L’homme blanc ne sera jamais seul.

Qu’il soit juste, et qu’il traite mon peuple avec égard, car les morts ne sont pas dénués de pouvoir. Les morts, ai-je dit ? Il n’y a pas de mort. Seulement un changement de monde. »

"Discours du Chef Sealth", traduit par Philippe Sabathé, dans le catalogue de la collection ’’Nuage rouge’’ de 1994. En savoir plus : Washington Historical Quarterly, Volume XXII, n°4 d’octobre 1931.

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1854
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Le Blog-Notes.
Des discours indiens.
par Caracalla

Le discours du chef Sealth reproduit ici est une traduction du texte rapporté par le Dr. Henry A. Smith, dans le Seattle Sunday Star du 29 octobre 1887, soit plus de trente ans après les évènements. Aussi ne faut-il pas lire ce texte comme un témoignage sténographié de la rencontre entre l’indien et le gouverneur Stevens. On trouve d’ailleurs une seconde version du discours, réécrit dans les années 1960 par le professeur William Arrowsmith.

Ce n’est pourtant pas la version la plus connue. Repris une troisième fois en 1972 pour un film disparu lui sans laisser de trace, cette nouvelle version du discours sur laquelle ont été greffés des propos écolos connait la gloire. Les anachronismes abondent pourtant, depuis les bisons qui étaient inconnus dans cette région, jusqu’à la mention d’un chemin de fer qui n’existera pas avant 1870.

En voilà un extrait.

« Comment pouvez-vous acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ?
L’idée nous paraît étrange. Si nous ne possédons pas la fraîcheur de l’air et le miroitement de l’eau, comment est-ce que vous pouvez les acheter ?

Chaque parcelle de cette terre est sacrée pour mon peuple.

Chaque aiguille de pin luisante, chaque rive sableuse, chaque lambeau de brume dans les bois sombres, chaque clairière et chaque bourdonnement d’insecte sont sacrés dans le souvenir et l’expérience de mon peuple.

La sève qui coule dans les arbres transporte les souvenirs de l’homme rouge.

Les morts des hommes blancs oublient le pays de leur naissance lorsqu’ils vont se promener parmi les étoiles. Nos morts n’oublient jamais cette terre magnifique, car elle est la mère de l’homme rouge. Nous sommes une partie de la terre, et elle fait partie de nous. Les fleurs parfumées sont nos sœurs ; le cerf, le cheval, le grand aigle, ce sont nos frères. Les crêtes rocheuses, les sucs dans les prés, la chaleur du poney, et l’homme, tous appartiennent à la même famille.

Aussi lorsque le Grand chef à Washington envoie dire qu’il veut acheter notre terre, demande-t-il beaucoup de nous. […]

Les rivières sont nos frères, elles étanchent notre soif. Les rivières portent nos canoës, et nourrissent nos enfants. Si nous vous vendons notre terre, vous devez désormais vous rappeler, et l’enseigner à vos enfants, que les rivières sont nos frères et les vôtres, et vous devez désormais montrer pour les rivières la tendresse que vous montreriez pour un frère. Nous savons que l’homme blanc ne comprend pas nos mœurs. Une parcelle de terre ressemble pour lui à la suivante, car c’est un étranger qui arrive dans la nuit et prend à la terre ce dont il a besoin. La terre n’est pas son frère, mais son ennemi, et lorsqu’il l’a conquise, il va plus loin. Il abandonne la tombe de ses aïeux, et cela ne le tracasse pas. Il enlève la terre à ses enfants et cela ne le tracasse pas. La tombe de ses aïeux et le patrimoine de ses enfants tombent dans l’oubli. Il traite sa mère, la terre, et son frère, le ciel, comme des choses à acheter, piller, vendre comme les moutons ou les perles brillantes. Son appétit dévorera la terre et ne laissera derrière lui qu’un désert.

Il n’y a pas d’endroit paisible dans les villes de l’homme blanc. Pas d’endroit pour entendre les feuilles se dérouler au printemps, ou le froissement des ailes d’un insecte. Mais peut-être est-ce parce que je suis un sauvage et ne comprends pas. Le vacarme semble seulement insulter les oreilles. Et quel intérêt y a-t-il à vivre si l’homme ne peut entendre le cri solitaire de l’engoulevent ou les palabres des grenouilles autour d’un étang la nuit ? Je suis un homme rouge et ne comprends pas. L’Indien préfère le son doux du vent s’élançant au-dessus de la face d’un étang, et l’odeur du vent lui-même, lavé par la pluie de midi, ou parfumé par le pin pignon. […]

Je suis un sauvage et je ne connais pas d’autre façon de vivre.

J’ai vu un millier de bisons pourrissant sur la prairie, abandonnés par l’homme blanc qui les avait abattus d’un train qui passait. Je suis un sauvage et ne comprends pas comment le cheval de fer fumant peut être plus important que le bison que nous ne tuons que pour subsister.

Qu’est-ce que l’homme sans les bêtes ? Si toutes les bêtes disparaissaient, l’homme mourrait d’une grande solitude de l’esprit. Car ce qui arrive aux bêtes, arrive bientôt à l’homme. Toutes choses se tiennent. […]

Nous savons au moins ceci : la terre n’appartient pas à l’homme ; l’homme appartient à la terre. Cela, nous le savons. Toutes choses se tiennent comme le sang qui unit une même famille. Toutes choses se tiennent.

Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre.

Ce n’est pas l’homme qui a tissé la trame de la vie : il en est seulement un fil. Tout ce qu’il fait à la trame, il le fait à lui-même.

Même l’homme blanc, dont le dieu se promène et parle avec lui comme deux amis ensemble, ne peut être dispensé de la destinée commune. Après tout, nous sommes peut-être frères. Nous verrons bien. Il y a une chose que nous savons, et que l’homme blanc découvrira peut-être un jour, c’est que notre dieu est le même dieu. Il se peut que vous pensiez maintenant le posséder comme vous voulez posséder notre terre, mais vous ne pouvez pas. Il est le dieu de l’homme, et sa pitié est égale pour l’homme rouge et le blanc. Cette terre lui est précieuse, et nuire à la terre, c’est accabler de mépris son créateur. Les Blancs aussi disparaîtront ; peut-être plus tôt que toutes les autres tribus. Contaminez votre lit, et vous suffoquerez une nuit dans vos propres détritus.

Mais en mourant vous brillerez avec éclat, ardents de la force du dieu qui vous a amenés jusqu’à cette terre et qui pour quelque dessein particulier vous a fait dominer cette terre et l’homme rouge. Cette destinée est un mystère pour nous, car nous ne comprenons pas lorsque les bisons sont tous massacrés, les chevaux sauvages domptés, les coins secrets de la forêt chargés du fumet de beaucoup d’hommes, et la vue des collines en pleines fleurs ternie par des fils qui parlent.

Où est le hallier ? Disparu. Où est l’aigle ? Disparu.

La fin de la vie, le début de la survivance. »

source : wikisource.

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