Naufrage sur les îles Marion et Crozet

Où l’on arrête de rêver à être de nouveaux Robinsons quand les conditions naturelles ne sont pas celles des îles du Pacifique tropical.

Lorsqu’on jette les yeux sur une carte du grand océan Austral, on aperçoit, entre les 46e et 47e degrés de latitude, et le 44e et 47e degrés de longitude, un groupe de petites îles ayant la terre de Kerguelen à l’est et l’île du Prince-Edouard à l’ouest. On l’appelle habituellement groupe des îles Marion et Crozet, parce qu’il fut découvert, en 1772, par les deux navigateurs français de ce nom ; mais il n’était véritablement point connu lorsque la goëlette l’Aventure y fit naufrage en 1825. Le capitaine breton qui la commandait, M. Lesquin, de Roscoff, a laissé une relation intéressante de son séjour dans la plus orientale des quatre îles qui portent le nom de Crozet et Marion.

L’Aventure partit de Maurice le 28 mai 1825 pour ces îles, où M. Black, armateur anglais, voulait faire chasser les éléphants marins. Une fois chargée d’huile, la goëlette devait revenir au port d’armement, en laissant à terre des barriques vides et neuf hommes pour préparer un second chargement.

L’Aventure était un tout petit navire (de 55 tonneaux), dont l’équipage, fort de seize hommes, avait été formé ainsi qu’il arrive dans les colonies, d’un mélange d’Anglais, de Français, d’Espagnols, de Hollandais et de Portugais. Comme le navire était encombré de futailles et que la traversée ne devait être que d’un mois au plus, on avait ménagé peu de place pour les pièce d’eau ; on en avait fait provision seulement pour quarante jours.

« on avait ménagé peu de place pour les pièce d’eau ; […] il fallut réduire la ration à une bouteille par homme »

Mais l’Aventure essuya des vents contraires ; la neige, le brouillard, les tempêtes, retardèrent sa marche. Dès le 10 juin, il fallut réduire la ration d’eau à une bouteille par homme ; le 25, on ne distribua plus qu’une demi-bouteille. Le temps ne devenait pas plus favorable. Le 8 juillet, la goëlette mouilla en vue des îles, mais sans qu’il fût possible d’y aborder. « Nous restâmes à bord, dit M. Lesquin, spectateurs de la sombre scène que nous avions sous les yeux. L’île [1] était couverte de neige, le ciel noir et menaçant ; les vents soufflaient avec fureur. Des oiseaux marins, surpris de voir un navire aussi près du rivage, nous entouraient de tous côtés. »

La tempête continua pendant vingt jours. Il avait fallu réduire la ration d’eau à un verre par vingt-quatre heures. Le 25, tous les tonneaux étaient sec. Quoique la mur fût toujours aussi grosse, on se décida à envoyer une pirogue vers l’île. Neuf hommes s’y embarquèrent et purent aborder sains et saufs ; mais le vent, qui redoubla pendant la nuit, ne leur permit point de revenir. Vers minuit, les câbles qui retenaient le navire à l’ancre se rompirent ; le dernier canot fut emporté. Il ne restait à bord que trois hommes valides ; les autres étaient sur les cadres. On manœuvra pour rallier une des îles orientales ; le lendemain au soir on put en approcher. La soif dévorait l’équipage. Tous se mirent à fabriquer un radeau sur lequel ils espéraient atteindre la terre pour y faire de l’eau ; mais, le radeau construit, il fut impossible de le conduire vers l’île. Bientôt le vent s’éleva plus violent : le navire emporté fut brisé contre les récifs, mais assez près du rivage pour que les sept hommes qu’il portait pussent y aborder [2].

Parmi eux se trouvait, outre le capitaine, M. Lesquin, un jeune Anglais, M. Fotheringham, qui avait été envoyé pour diriger la pêche. Ce fut à la persévérance, au courage et à l’intelligence de ces deux chefs que les naufragés durent en réalité leur salut. Non-seulement ils se montrèrent les plus actifs dans toutes les recherches, les plus résolus pendant le danger, mais ils soutinrent leurs compagnons à force d’encouragements et de bons exemples.

M. Lesquin s’était pourvu, au moment où il avait vu le naufrage inévitable, d’une corne renfermant un peu de poudre et de deux pierres à fusil. Il s’en servit pour allumer un feu qui fut entretenu avec la graisse d’un éléphant marin que ses compagnons et lui avaient aperçu et tué presque en arrivant.

Lorsqu’ils furent réchauffés, il s’occupèrent de recueillir les débris de la goëlette que les flots amenaient au rivage. Ils trouvèrent quelques vergues et le grand mât de hune avec leurs voiles et leurs cordages, plusieurs barriques vides, un sac de biscuit, une scie, une hache, une vrille, un marteau.

Les biscuits avaient été mouillés par la mer ; mais les naufragés les firent tremper dans l’eau douce, et purent ainsi apaiser leur première faim. Ils se firent ensuite un abri avec les voiles, choisirent celui qui devait veiller à l’entretien du feu, et tâchèrent de s’endormir. Par malheur, un tourbillon de vent emporta leur tente vers le milieu de la nuit ; il fallut attendre le jour sous la neige. Quand le soleil eut enfin reparu, MM. Lesquin et Fotheringham voulurent examiner le lieu où ils avaient été jetés.

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Elephant marin

C’était une vallée sans aucune espère de végétation, entourée de monticules également arides. La neige recouvrait le tout comme un linceul. Cependant, à force d’examen, ils découvrirent une fente de rocher haute de trois pieds, et où cinq ou six personnes pouvaient s’abriter à la rigueur. Les naufragés s’y établirent en attendant qu’ils eussent pu construire une cabane avec les planches de la goëlette. Quelques albatros et des tranches d’éléphant marin suffirent à leur nourriture.

Dès le lendemain, on se mit à réunir des pierres pour la construction de la hutte ; mais le travail fut souvent interrompu par le mauvais temps ; il fallut près de quinze jours pour l’achever. Les planches sauvées du navire servirent à construire le toit, et on le recouvrit de peau d’éléphant marin.

La mer continuait à transporter des épaves de la goëlette. Les naufragés se procurèrent ainsi successivement un matelas, des couteaux, des lances, quelques outils, une marmite brisée, des fusils ; mais, faute de poudre, ces derniers restèrent inutiles. « En parcourant le rivage, nous trouvâmes aussi, dit M. Lesquin, une boîte qui renfermait un instrument de navigation et une légère somme d’argent : le propriétaire ramassa l’instrument ; mais, croyant l’argent chose inutile désormais pour lui, il le laissa sur la grève, et personne n’y toucha. »

Quand on eut pris possession de la cabane, MM. Lesquin et Fotheringham se décidèrent à une excursion dans l’île. Le premier avait remarqué, au nord-ouest, entre deux montagnes, une gorge qui devait conduire à une autre vallée. Ils prirent cette direction, et, après des fatigues inouïes, ils y arrivèrent.

Les éléphants marins y étaient plus nombreux que dans la vallée du Naufrage. En continuant leur route, ils entendirent des cris variés dont ils ne reconnurent la cause qu’en arrivant au rivage. « Plus de trois millions d’une espèce de pingouins bien différents de ceux que nous avions trouvés près de notre baie, dit M. Lesquin, étaient rassemblés sur un plateau de pierre au milieu duquel coulait un fort ruisseau, et la place qu’ils occupaient était sans neige, mais répandait au loin une odeur infecte. Les petits, encore couverts de duvet, se tenaient ensemble, et tout autour d’eux étaient rangés leurs pères et mères. Un espace large d’environ deux pieds était laissé inoccupé pour donner un libre passage jusqu’au lieu de la ponte aux pingouins qui revenaient de la mer pour nourrir leurs petits. L’harmonie la plus parfaite semblait régner parmi eux, et tous les efforts paraissaient se borner à chasser cette espèce de pigeons dont j’ai parlé, et qui tâchaient de dérober les aliments réservé aux jeunes pingouins. »

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Albatros

Après avoir trouvé des œufs et tué des albatros, les deux voyageurs quittèrent la vallée qu’ils venaient de découvrir, et à laquelle ils donnèrent le nom de vallée de l’abondance, pour rejoindre leurs compagnons ; mais la nuit les surprit en chemin, et ils s’égarèrent. Après une marche de trois heures dans la neige qui couvrait la terre, ils furent tellement saisis par le froid qu’ils laissèrent là leur butin pour aller plus vite. Ils atteignirent un glacier qui leur parut s’étendre doucement jusqu’au pied de la montagne, et sur lequel ils se laissèrent glisser ; mais ils perdirent brusquement prise à un endroit perpendiculaire, et tombèrent de cinquante pieds de haut dans un lit de neige qui amortit heureusement la chute. M. Lesquin en fut quitte pour un doigt démis, et M. Fotheringham pour une douleur de reins qui dura plus d’un an. Il leur fut impossible de se remettre en route avant le retour du soleil.

Leur absence avait duré trois jours, et leurs compagnons les croyaient morts. Ils apprirent en arrivant que les oiseaux avaient dévoré la petite provision de chair d’éléphant marin épargnée jusqu’alors, et qu’on n’avait pu rien prendre depuis leur départ.

La neige et le vent qui continuèrent les jours suivants ne permirent point de réparer ce malheur. Ils sortirent à plusieurs reprises sans rien trouver ; les oiseaux eux-mêmes se cachaient pour échapper à la fureur de l’ouragan. La faim avait abattu tous les courages. La graisse d’éléphant marin qui servait à entretenir le feu étant épuisée, il fallut entamer la précieuse provision de bois qu’on avait jusqu’alors respectée. Les compagnons de MM. Lesquin et Fotheringham s’étaient couchés autour du foyer qu’ils ne coulaient plus quitter ; ceux-ci firent un dernier effort : le temps s’étant un peu radouci, ils les engagèrent à se rendre avec eux à la vallée de l’Abondance. À force de sollicitations, ils en persuadèrent quelques-uns, arrivèrent, non sans peine, à la grève qu’ils avaient déjà visitée, tuèrent des éléphants marins dont ils mangèrent, puis revinrent à la cabane. Les trois compagnons qu’ils y avaient laissés étaient presque privés de sentiment ; il fallut les faire manger, et ils furent plusieurs jours avant de reprendre leurs forces.

Ce fut la dernière fois que les naufragés eurent à souffrir de la faim ; l’arrivée des éléphants marins en plus grand nombre et des précautions mieux entendues prévinrent le retour de cette cruelle épreuve.

« les îles Crozet sont complétement dépouillées ; à peine y aperçoit-on, en été, quelques mousses »

Ainsi que nous l’avons déjà dit, les îles Crozet sont complétement dépouillées ; à peine y aperçoit-on, en été, quelques mousses qui tachent, de loin, un sol composé de sable et de pierres, et quelques herbes amères dont M. Lesquin et ses compagnons se servirent pour assaisonner leur nourriture, qui se composait de la chair de plusieurs espèces d’amphibies, d’oiseaux et d’œufs recueillis sur les rochers. La peau des éléphants et des loups marins fournissait des vêtements que l’on cousait au moyen d’aiguilles fabriquées avec les os des albatros.

Les colons involontaires de l’île Crozet s’étaient insensiblement acclimatés ; leurs santés se rétablirent ; on convint d’un règlement qui divisait les occupations entre les naufragés.

Malheureusement, la concorde était souvent troublée : les différences de nationalité amenaient des insultes et des défis. En revenant d’une excursion dans une vallée qu’ils avaient découverte à l’est, MM. Lesquin et Fotheringham trouvèrent un des matelots presque mort à la suite d’une rixe sanglante. Ils déclarèrent alors à ceux qui l’avaient maltraité qu’ils n’habiteraient pas plus longtemps avec eux, et, ayant construit une cabane, ils y emmenèrent le blessé, et firent désormais bande à part de leurs compagnons, auxquels ils cessèrent même de parler.

Tout allait bien dans la nouvelle hutte. M. Lesquin avait découvert de l’argile et de la tourbe ; il réussit à fabriquer des pots de terre qui supportaient le feu. L’abondance récompensait les efforts, et la résignation adoucissait l’isolement. Mais une nuit qu’ils reposaient, après une course fatigante à la vallée de l’Abondance, ils furent réveillés en sursaut par une masse d’eau qui enfonça le toit, renversa deux murs et remplit la maison. C’était un raz-de-marée qui avait envahi une partie de la vallée.

M. Lesquin et son compagnon n’eurent que le temps de fuir. En quelques instants la vague emporta tout ce qu’ils avaient eu tant de peine à édifier et à réunir. Ceux dont la demeure était plus éloignée du rivage, ne furent point inquiétés par les eaux ; mais n’apercevant plus, le lendemain, la hutte du capitaine et du directeur, ils accoururent, et les trouvèrent tous deux occupés à construire une nouvelle cabane. Tout de courage les toucha : ils supplièrent leurs anciens chefs de revenir avec eux, en promettant de se montrer plus respectueux que par le passé ; et depuis ce jour, en effet, MM. Fotheringham et Lesquin n’eurent plus à se plaindre de leur conduite.

« il fabriqua cent petits sacs de cuir […] puis il attacha ces sacs au cou de jeunes albatros »

Cette réunion réveilla l’imagination du capitaine breton. En voyant les milliers d’albatros éclos dans l’île, et qui devenus forts s’envolaient vers la mer, il se rappela que ces oiseaux suivaient d’habitude les navires baleiniers et s’abattaient sur la baleine harponnée dès qu’elle avait cessé de vivre : les matelots s’amusent alors à les abattre à coups de fusil ou à les prendre à l’hameçon. Il pensa que ce pouvait-être un moyen de faire connaître son sort. En conséquence, il fabriqua cent petits sacs de cuir de loup marin, y plaça cent petits billets dans lesquels il indiquait la position des naufragés de l’Aventure en demandant secours ; puis il attacha ces sacs au cou de jeunes albatros surpris dans leur nid.

Cette chance de salut était pourtant trop éloignée, trop incertaine pour qu’il fût possible de s’en contenter. Le capitaine proposa, en conséquence, à ses gens de construire une barque avec laquelle ils pourraient aller à la rencontre de quelque vaisseau ou aborder une terre voisine. Les bois du navire furent employés pour la membrure ; on fixa par-dessus des douvelles de barrique avec des fils de caret ; des peaux d’éléphant marin recouvrirent le tout, et furent tendues de manière à former un pont. La barque avait seize pieds de quille et six pieds de ban ; elle était mâtée et garnie d’une voile de peau d’éléphant marin. Enfin il restait peu de chose à y faire, lorsque, le 21 décembre, vers onze heures, M. Fotheringham, qui était sorti, poussa un grand cri et arriva à la cabane si pâle que tout le monde crut à un malheur. On l’entoura en l’interrogeant ; mais il ne pouvait parler : il entraîna seulement M. Lesquin au dehors et lui montra la mer ... Un navire venait de paraître à l’horizon et cinglait vers l’île !

Fous de joie, les naufragés se hâtèrent d’allumer un grand feu ; il ne fut malheureusement point aperçu, et le navire disparut. Il se montra encore deux fois le lendemain, et s’éloigna de nouveau. Pendant quinze jours, M. Lesquin et ses gens le virent ainsi à plusieurs reprises sans pouvoir se faire remarquer. Enfin, le 6 janvier 1827, l’équipage du navire vit les feux, et envoya à terre une embarcation qui recueillit les naufragés.

Ce navire était le baleinier nommé le Cape Packet, qui venait de l’île du Prince-Edouard, avait découvert les Crozet dont il ne soupçonnait point l’existence, et s’y était arrêté pour la pêche de l’éléphant marin. Le capitaine Duncan reçut avec de grands témoignages de compassion les naufragés qui, vêtus de peaux de loups marins, noircis par la fumée et défigurés par leurs longues barbes et leurs longs cheveux, ressemblaient à peine à des créatures humaines. Après dix-huit mois d’abandon dans ces îles maudites, ils purent enfin retrouver les joies et les aisances de la civilisation. Lorsque le chargement fut complété (le 3 février), le capitaine Duncan mit le cap sur l’île où avaient abordé les neuf hommes de l’Aventure envoyés pour faire de l’eau ; on eut le bonheur de les retrouver tous, et le Cape Packet fit aussitôt route pour le cap de Bonne-Espérance, où M. Lesquin et ses compagnons furent débarqués le 5 mars 1827.

Notes

[1Il s’agit ici de l’île aux Cochons.

[2Actuellement « Baie de l’Aventure » sur l’île de l’Est.

Cet article paru en 1851, fait partie du Magasin pittoresque publié sous la direction d’Edouard Charton. La reproduction de l’original est disponible sur Gallica.

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