La Lionne

Où l’on découvre l’équivalent féminin du Lion occidental du XIXe siècle ... la Lionne.

MADEMOISELLE de Verneuil avait dix-huit ans, et son entrée dans le monde datait déjà de deux années, lorsqu’un beau jour son père lui dit :

Lionne, s. f. Femme à la mode — il y a trente ans. C’était « un petit être coquet, joli, qui maniait parfaitement le pistolet et la cravache, montait à cheval comme un lancier, prisait fort la cigarette et ne dédaignait pas le champagne frappé. » Aujourd’hui, mariée ou demoiselle, grande dame ou petite dame, la lionne s’appelle de son vrai nom — qui est drôlesse.

Alfred Delvau, Dictionnaire de la langue verte, 1883.


— Ma chère Alix, il est temps que tu te maries ; je n’ai rien négligé pour ton éducation ; tu as eu les meilleurs maîtres de Paris, et voilà deux ans que je te mène dans le monde, où je n’étais guère allé depuis mon veuvage. J’ai rempli avec exactitude tous les devoirs d’un bon père, et je veux couronner l’œuvre en t’établissant convenablement. Tu es jolie, tu as des talents, je te donne cent mille écus de dot et je te laisserai le double, le plus tard possible, il est vrai, mais enfin tu es ma fille unique, et tu auras toute ma fortune. Avec cela tu peux choisir, et je ne prétends gêner ni ton goût ni ton inclination. Dans quelques jours nous reprendrons cet entretien, et je te demanderai si tu as distingué quelqu’un.

Alix, qui était d’un caractère franc, ouvert et décidé, répondit aussitôt :

— Pourquoi remettre ce qui peut se dire tout de suite ? J’ai déjà distingué un jeune homme, M. Armand Dureynel.

— Fort bien ! ce choix me plaît, et il réunit, je crois, toutes les convenances. Dureynel est bien né, aimable et riche ; son père est mon ami ; il m’a gagné vingt louis hier soir à l’écarté ; j’irai le voir aujourd’hui même, et l’affaire ne souffrira sans doute aucune difficulté.

Un mois après, le mariage eut lieu ; le jour des noces, les deux nouveaux époux partirent pour la Suisse, à l’improviste, et sans même avertir les grands parents. Ces sortes d’enlèvements légitimes étaient alors une mode récemment empruntée à l’aristocratie anglaise. M. Armand Dureynel, qui se piquait de suivre exactement les lois du bon genre, aurait renoncé à la moitié de la dot de sa femme, plutôt qu’à ce voyage sentimental qui donne à la lune de miel un reflet d’élégance et de haute distinction. Alix ne fit pas la moindre résistance. On venait de lui dire qu’une femme doit suivre son mari ; elle avait juré de se conformer aux commandements de la charte matrimoniale, et ce n’est pas dès le premier jour qu’elle aurait commencé à enfreindre ses devoirs d’épouse obéissante. Elle monta donc gaiement en chaise de poste, et recevant à la fois une double initiation, elle entra en même temps et au grand galop dans le charmant exercice de la vie conjugale et de la vie fashionable.

Dix ans se sont écoulés depuis ce pèlerinage. Lancée par l’hymen dans une carrière brillante, madame Dureynel fut bientôt citée parmi les divinités de la mode parisienne, et aujourd’hui elle figure avec avantage dans cette élite de merveilleuses que l’on rencontre à toutes les solennités élégantes ; infatigables amazones, dédaignant les paisibles récréations de leur sexe, et abdiquant le doux empire des grâces discrètes pour suivre nos dandys à la course, et se mêler aux grandes et aux petites manœuvres du Jockey’s-Club ; reines du monde cavalier, que l’on a surnommées les Lionnes, pour rendre hommage à la force, à l’intrépidité et à l’inépuisable ardeur dont elles donnent chaque jour tant de preuves.

« La femme libre réclame tous les droits et privilèges que les lois et les mœurs ont réservés à l’homme ; »

La femme libre réclame tous les droits et privilèges que les lois et les mœurs ont réservés à l’homme ; elle veut être admise au partage de la puissance dans tous ses degrés, du gouvernement dans tous ses emplois, de l’œuvre sociale dans toutes ses fonctions ; – la lionne est moins ambitieuse ; elle enferme son émancipation dans des bornes plus étroites, et, laissant au sexe le plus fort le poids des affaires et le maniement d’une autorité banale, elle ne demande, ou plutôt elle ne prend que la facile liberté de partager les plaisirs, les usages, les façons, les fatigues, les allures, les travers, les ridicules et les grâces de l’homme élégant. Pour tout le reste, elle ne demande pas mieux que de demeurer femme. Dans les pratiques de la vie fashionable seulement il lui faut des franchises illimitées.

Mais ici, l’analyse est insuffisante si l’on veut que le portrait soit complet. Êtes-vous curieux de connaître la lionne dans toutes les nuances de son caractère, dans tous les détails de son existence publique et privée ? Passez une journée avec madame Dureynel.

Entrons donc dans ce petit hôtel nouvellement bâti à l’extrémité de la Chaussée-d’Antin. Voyez quelle charmante habitation ! N’admirez-vous pas l’élégance de ce perron, la noblesse de ce péristyle, le choix de ces fleurs, la verdure de ces arbustes exotiques, la grâce de ces statues ? Peu de lionnes sans doute ont une cage aussi belle. Mais, hâtez-vous, il est déjà huit heures, et les lionnes sont diligentes. – Madame Dureynel vient de se réveiller ; elle sonne sa femme de chambre, qui l’aide dans sa première toilette du matin ; ces soins ne prennent qu’un quart d’heure ; puis la lionne congédie sa camériste, en lui disant :

— Allez, mademoiselle, et faites venir Job.

L’appartement de madame Dureynel mérite les honneurs d’une description. Il se compose de quatre pièces décorées dans le style du moyen âge. La chambre à coucher est tendue en damas bleu, et meublée d’un lit à baldaquin, d’un prie-Dieu, de six fauteuils et de deux magnifiques bahuts, le tout en bois d’ébène admirablement sculpté ; des glaces de Venise, un lustre et des candélabres en cuivre doré, des vases et des coupes d’argent ciselés avec un art infini, et deux tableaux, une Judith de Paul Véronèse, et une Diane chasseresse d’André del Sarto, complètent l’ameublement de cette pièce. Le salon est surchargé d’ornements, de meubles, de peintures, de curiosités de toutes sortes ; on dirait une riche boutique de bric-à-brac ; ce que l’on remarque surtout dans cet amas d’objets divers, ce sont les armes qui tapissent les murs : des lances, des épées, des poignards, des gantelets, des casques, des haches, des morions, des cottes-de-mailles, tout un attirail de guerre, l’équipement complet de dix chevaliers. Le boudoir et la salle de bains ont la même physionomie gothique, sévère et martiale. Rien n’est plus étrange que le désordre d’une jolie femme au milieu de ces insignes guerriers et de ces formidables reliques du temps passé : – une écharpe de dentelle suspendue à un fer de lance, – un frais chapeau de satin rose accroché à un pommeau de rapière, – une ombrelle jetée sur un bouclier, – des souliers mignons bâillant sous les cuissards énormes d’un capitaine de lansquenets.

« À voir la lionne dans son négligé du matin, on pourrait […] la prendre pour un joli jeune homme de dix-sept ans »

À voir la lionne dans son négligé du matin, on pourrait aisément commettre une grave erreur, et la prendre pour un joli jeune homme de dix-sept ans, tout aussi bien que pour une femme de vingt-huit. Le costume est d’une ambiguïté complète. Madame Dureynel porte une robe de chambre de cachemire vert, doublée de soie rouge, large, flottante, et tombant jusqu’à ses pieds chaussés de vastes pantoufles turques ; une cravate de foulard entoure son cou ; un bonnet de velours noir couvre sa tête et ne laisse échapper de chaque côté qu’une seule boucle de cheveux. Ainsi vêtue, elle passe dans son boudoir, et elle se livre d’abord à la lecture des journaux, – non pas ces feuilles légères et frivoles consacrées à la mode, à la littérature et aux théâtres, – mais le Journal des Haras, le Journal des Chasseurs, et deux ou trois journaux politiques très-sérieux, très-graves, qu’elle parcourt d’un bout à l’autre afin d’être au courant de toutes choses.

Madame Dureynel est interrompue dans cette lecture intéressante par Job, qui se rend à ses ordres. Job est le groom de la lionne.

— Comment Pembrocke se porte-t-il ce matin ? demande madame Dureynel. Je compte le monter aujourd’hui ; tenez-le prêt ; vous me suivrez sur Fenella... Maintenant voici une lettre et un rouleau de vingt-cinq louis qu’il faut porter tout de suite chez M. Arthur de Sareuil ; vous lui remettrez cela à lui-même, entendez-vous, Job ?

— Faudra-t-il demander un reçu ?

— Quelle sottise !... Vous passerez ensuite chez mon chapelier, et vous lui direz qu’il faut absolument que j’aie à midi mon chapeau de castor gris. Dépêchez-vous.

— Madame n’a-t-elle pas d’ordres à donner pour l’antichambre ? Madame recevra-t-elle ce matin ?

— Quelqu’un s’est-il déjà présenté ?

— Le sellier de madame attend qu’elle soit visible.

— Pour son mémoire ? Ces gens-là sont tous les mêmes ; toujours pressés d’argent ! Après lui, ce seront les autres !... Vous direz à Joseph que je n’y suis pas ce matin pour les gens d’affaires ; j’attends du monde à déjeuner, et je ne veux pas être dérangée.

Job se retire, et la lionne restée seule se livre à quelques réflexions sérieuses.

Il faut pourtant, se dit-elle, que je me débarrasse de mes créanciers. Autrefois, quand ces gens-là se permettaient d’être indiscrets, on les faisait jeter à la porte, et quelquefois même par la fenêtre. C’était un bon temps pour les personnes de qualité ! Aujourd’hui, c’est différent : payer est le seul moyen de ne pas être importuné, et comme on est toujours obligé d’en finir par là, le mieux est de s’acquitter le plus tôt possible... Voyons : ce que je dois à Crémieux, à Verdier, à ma marchande de modes, au tailleur, au sellier, à ma lingère et à mon armurier, s’élève à 20,000 fr. environ. Je comptais sur la chance des courses pour m’aider à combler cet arriéré ; mais, au contraire, j’ai été d’un malheur inouï dans tous mes paris. Maintenant, il n’y a plus que deux partis à prendre : faire des économies, et ce serait bien long et bien difficile ; ou vendre un coupon de rentes, ce qui est plus sûr et plus expéditif.

Dix heures sonnent sur ces entrefaites, et Joseph, le valet de chambre, vient annoncer à madame Dureynel que son maître d’armes est là, et demande si elle prendra leçon ce matin.

L’escrime a été recommandée à madame Dureynel par son médecin, excellent docteur de lionnes, habile à ne conseiller que ce qui pleut plaire, et à régler ses ordonnances sur le caractère, les habitudes, les goûts et les passions de ses clientes : – système médical qui fait fortune dans le beau monde. Les lionnes se plaisent à tous les exercices masculins ; l’escrime d’ailleurs est un passe-temps salutaire à la santé, favorable à la grâce des mouvements et au développement de la beauté. Madame Dureynel, qui a déjà quatre ans de salle, ne se servira sans doute jamais de son talent pour se battre en duel avec une rivale ou une ennemie, comme l’ont fait, dit-on, de grandes dames et de célèbres comédiennes de l’ancien régime, mais elle se trouve fort bien d’une gymnastique qui lui a ôté ses migraines, ses vapeurs, et autres incommodités frivoles qu’une bonne lionne laisse aux femmelettes et aux mijaurées.

— Non, répond madame Dureynel, je ne prendrai pas ma leçon aujourd’hui ; d’autant mieux que voici mes convives. Faites servir le déjeuner.

Les convives de madame Dureynel sont deux lionnes, ses plus intimes amies, ou plutôt, comme elle les appelle, ses plus chères camarades. Madame de Tressy et madame Primeville donnent une franche poignée de main à la maîtresse de maison qui leur dit :

— Je vous ai averties que ce serait sans façons : un véritable déjeuner de garçons, rien de plus : des huîtres, un pâté de foie gras, et quelques bagatelles ; par exemple, j’espère que l’on n’aura pas oublié le vin de Champagne frappé de glace.

« pour être lionne, il n’est pas dit que l’on doivent renoncer […] à toutes les faiblesses d’un sexe qui sait nous charmer par ses qualités, et plus encore par ses adorables défauts »

On se met à table, une large brèche est faite au pâté ; les bagatelles se présentent sous la forme copieuse et solide d’un chapon truffé et de divers autres plats de même importance. Les trois lionnes mangent de tout, de manière à soutenir l’honneur de leur nom, c’est-à-dire avec un appétit vraiment léonin. N’est-il pas bien naturel qu’elles aient besoin de prendre des forces pour résister au train d’une vie pleine d’activité, de mouvement et d’exercice ? Tout en faisant honneur au repas, elles causent gaiement, vivement, et même parfois toutes ensemble, comme des femmes vulgaires ; car pour être lionne, il n’est pas dit que l’on doivent renoncer à tous les privilèges et à toutes les faiblesses d’un sexe qui sait nous charmer par ses qualités, et plus encore par ses adorables défauts. On a beau vouloir chasser le naturel, il se réfugie toujours quelque part et se révèle de quelque côté. – La lionne a beau se métamorphoser dans l’action, elle reste femme par l’abondance de la parole.

Entre les trois amies, la conversation roule nécessairement sur les choses à la mode, et la médisance n’est pas plus exclue de l’entretien qu’elle ne le serait chez des dévotes ou chez des bas bleus.

— Que dit-on de nouveau ? demande madame Dureynel. – Vraiment, les propos varient peu depuis quelque temps ; nous ne sommes pourtant pas dans la morte-saison du scandale ! – Avez-vous lu le dernier roman de Balzac ? – Je ne lis jamais de romans. – Ni moi. – Ni moi. – Le vicomte de L..... a donc vendu son cheval gris ? – Non, il l’a perdu à la bouillotte, et c’est là le plus grand bonheur qui lui soit arrivé au jeu ! – Comment ! perdre un cheval qui lui avait coûté 10,000 francs, tu appelles cela du bonheur ? – Dix mille francs, dis-tu ? Il lui en coûtait plus de cent mille, et voilà bien ce qui fait qu’il a joué à qui perd gagne. M. de L..... était pour son cheval d’un amour-propre excessif et ridiculement opiniâtre ; il acceptait et il provoquait sans cesse des paris énormes ; le cheval était toujours vaincu, mais ses défaites n’altéraient en rien la bonne opinion que le vicomte avait conçue de cette malheureuse bête, si bien que cet aveuglement lui a enlevé quatre ou cinq mille louis en moins d’un an. – Je ne le croyais pas assez riche pour soutenir une aussi mauvaise chance. – Avez-vous entendu Mario lundi dernier ? Il a chanté comme un ange. – Et le ballet nouveau ? – Il serait parfait si nous avions des danseurs ; car de beaux danseurs sont indispensables dans un ballet, quoi qu’en disent nos amis du Jockey’Club, qui ne voudraient voir que des femmes à l’Opéra. – Madame B..... a-t-elle reparu ? – Non, c’est un désespoir tenace. Elle regrette le temps où les femmes abandonnées allaient pleurer aux Carmélites ; mais nous n’avons plus de couvents à cet usage, et c’est fâcheux, car rien n’est plus embarrassant qu’une douleur qu’il faut garder à domicile. – Pourquoi n’imite-t-elle pas Madame d’A..., qui ne porte jamais que pendant trois jours le deuil d’une trahison ? – L’habitude est si féconde en consolations ! – A propos de madame d’A..., on assure que le petit Roland est complétement ruiné. – Que va-t-il devenir ? – Il se fera maquignon. – Non, il va entreprendre un voyage scientifique en Californie ; il a un oncle académicien qui lui a promis de le faire recevoir savant et de lui ouvrir les portes de l’Institut. – C’est dommage ! il excellait au steeple-chase. – N’a-t-il pas eu un cheval tué sous lui ? – Oui, Mustapha, au capitaine Kernok, mort d’une attaque d’apoplexie foudroyante en traversant la Bièvre dans une course au clocher. – Il y eut même un procès à ce sujet ; le capitaine prétendait retirer son enjeu, et tous les gentlemen riders engagés pour Mustapha soutenaient que les paris devaient être annulés. – Cela me paraît juste ; l’apoplexie est un empêchement de force majeure. – Cependant le comité a décidé le contraire. – En es-tu bien sûre, ma chère Primeville ? – À telles enseignes que j’ai perdu cinquante louis dans cette affaire. J’avais parié pour Mustapha contre Miss Annette. – A jeu égal ? – Non, simple contre triple. – C’était bien la proportion. – Tu n’es pas toujours aussi malheureuse. Combien as-tu gagné à Chantilly ? – Trois cents louis ; c’est Alfred qui avait arrangé mes paris. – Il s’y entend bien ! – C’est le plus admirable spéculateur du turf. – Et toi, Dureynel, comment te traitent les chances du sport ? – Mal. Je tenais note de mes pertes, mais cela devenait si effrayant que j’ai déchiré la feuille. Hier encore, à la petite course de la Porte-Maillot, j’ai perdu vingt-cinq louis contre M. de Sareuil, et je viens de les lui envoyer. Si cela dure, je n’y pourrai plus tenir. La semaine dernière j’ai été obligée d’emprunter mille écus à Armand. – Ton mari ? comment se porte-t-il ? le verrons-nous aujourd’hui ? – Je ne sais ; il y a vingt-quatre heures que nous ne nous sommes rencontrés, et je ne suis pas allée chez lui ce matin par discrétion. Armand est mon meilleur ami, un garçon charmant que j’aime de toute mon âme, et que pour rien au monde je ne voudrais contrarier ; mais enfin je suis sa femme, et dans ma position il est des choses que je ne puis pas savoir officiellement. – Tu as raison ; l’amitié conjugale a ses délicatesses, et tu les comprends à merveille. – Oui, ma chère belle, tes sentiments sont irréprochables, et tes déjeuners sont comme tes sentiments. Qu’allons-nous faire à présent ? – Si vous voulez, nous irons au tir aux pigeons à Tivoli, puis au bois ; il y a une course particulière, vous le savez, entre Mariette et Léporello. – Oui, nos chevaux de selle nous attendent à la porte d’Auteuil ; nous irons les prendre en calèche.

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L’hippodrome d’Auteuil début XXe.

Il est une heure ; les lionnes se rendent à Tivoli. Toutes les notabilités de la fashion sont réunies au tir ; le plus habile de la bande abat vingt-cinq pigeons sur trente coups. Des paris considérables sont engagés. Madame Dureynel, dont l’adresse est connue, se met de la partie ; elle prend la carabine d’une main sûre, elle ajuste le but avec une rare aisance, le coup part et le pigeon tombe. On applaudit, et la lionne est plus fière de cette prouesse qu’elle ne le serait de la plus brillante conquête.

— Au Bois maintenant ! – La calèche vole ; à la porte d’Auteuil, les trois amies montent à cheval et arrivent au galop sur le terrain de la course. Lionnes et dandys s’abordent en se serrant cordialement la main, à la manière anglaise.

— Voulez-vous votre revanche ? demande M. de Sareuil à madame Dureynel.

— Volontiers. Pour qui pariez-vous ?

— Pour Mariette. Trente louis contre vingt-cinq.

— Vous n’êtes pas maladroit ! Changeons : vous, Léporello à vingt-cinq et moi Mariette à trente ?... Si vous tenez à Mariette, mettez quarante louis contre mes vingt-cinq. Je viens de voir les paris de ces messieurs, ils sont engagés sur ce pied.

— Pas tous ; il y en a même qui se sont faits au pair ; mais enfin, je veux vous prouver que je suis beau joueur. Va pour quarante !

Le signal est donné, les deux chevaux partent, Léporello arrive le premier au but, mais une difficulté s’élève sur un accident de la course. Les parieurs soutiennent chaudement leurs intérêts ; M. de Sareuil est sans ménagement dans la discussion, et madame Dureynel se défend comme une lionne ; de part et d’autre on échange de vives paroles, et jusqu’à ce que le jugement soit prononcé, les cavaliers ne veulent rien céder aux dames, car ici il s’agit d’argent et non de compliments. Si quelque merveilleux de l’ancien temps, étranger aux mœurs de la haute fashion moderne, assistait à ce singulier débat, il ne manquerait pas de s’écrier : – Vieille chevalerie française ! Aimable retenue du beau sexe ! qu’êtes-vous devenues ?

Cependant les arbitres se prononcent en faveur de Léporello, et madame Dureynel se retire, furieuse et maudissant ses juges en style cavalier. Les trois lionnes ont décidé qu’elles ne se quitteraient pas de la journée. – Où aller ? se demandent-elles en sortant du bois de Boulogne. – À l’école de natation.

Nous avons aujourd’hui et depuis peu, à Paris, des établissements nautiques, consacrés aux dames : les mœurs de l’époque exigeaient cette innovation. Les lionnes nagent comme des carpes. Voyez madame Dureynel, vêtue de son costume de marin ? Ses pieds nus foulent vaillamment les planches raboteuses et les nattes grossières du bateau ; elle monte lestement au sommet d’une échelle en disant : « Je vais donner une tête ! » On fait cercle, et la lionne s’élance dans l’eau la tête la première, avec une vigueur et une adresse qui provoquent les applaudissements des spectatrices ; pendant une heure entière elle fait la coupe, la planche et le plongeon, tantôt suivant le fil de l’eau, et tantôt remontant le courant, sans que ce pénible exercice épuise ses forces.

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La Lionne

Après le bain, madame Dureynel et ses amies vont dîner ; puis elles se rendent à l’Opéra dans tout le luxe d’une toilette brillante et excentrique ; les lionnes tiennent surtout à ne pas être vêtues comme les autres merveilleuses ; elles recherchent les étoffes bizarres et les formes étranges ; leur audace naturelle se montre dans leurs ajustements ; elles ont le mérite d’inventer sans cesse et de beaucoup oser, et par ce moyen elles sont sûres de se faire toujours remarquer.

Pendant un entracte de Robert-le-Diable, Jules de Rouvray, jeune dandy de dix-huit ans, cousin de madame Dureynel, vient saluer les lionnes dans leur loge. Jules est doué d’une figure fort intéressante, et il regarde sa cousine d’un air tendre et langoureux. Au lever du rideau, il sort de la loge, et madame de Primeville se met à plaisanter agréablement sur sa timidité et sa gaucherie.

— Pas si timide ! dit madame Dureynel en riant. Tenez, voici un billet qu’il m’a glissé, fort adroitement, ma foi ! Une déclaration, rien que cela ! Lisez ! Comment trouvez-vous le style ? Pauvre garçon ? Que veut-il que je fasse de sa passion ? Il s’adresse bien mal !

Jules en effet ne connaît pas le cœur des lionnes ; il ne sait pas qu’elles font peu de cas de l’amour, et qu’il est bien difficile de leur plaire, à moins d’être prince ou d’avoir les plus beaux chevaux de Paris.

Avant la fin du spectacle les trois lionnes quittent l’Opéra et vont achever la soirée chez la baronne de B.... qui reçoit le mercredi. Madame Dureynel, qui aime tous les jeux, entre à la bouillotte, et engage son argent avec une rare intrépidité ; la fortune favorise d’abord son audace ; puis, par un revers subit, la lionne est décavée d’un seul coup.

Au moment où madame Dureynel subissait cette injure du hasard, son mari se présente devant elle.

— Ah ! vous voilà, dit gaiement la lionne ; j’étais bien sûre de vous rencontrer ici, mon cher, et j’en suis charmée car j’ai à vous parler.

— Je vous écoute. Mais d’abord dites-moi, ma chère amie, si vous vous êtes bien divertie aujourd’hui ? Je comptais vous voir au Bois. Il m’a été impossible d’y aller... Une maudite affaire de Bourse !... Figurez-vous que les chemins de fer ont encore baissé ce soir. Étiez-vous à l’Opéra ?

— Oui, et j’y ai reçu cette lettre.

M. Dureynel prend la lettre de Jules, la lit, et la rend à sa femme avec le plus beau sang-froid du monde en lui disant :

— Eh bien ! que voulez-vous que j’y fasse ? Ce sont là des détails qui vous regardent et dont je n’ai pas coutume de me mêler.

— Vous avez raison, et je suis bien assez forte pour me défendre toute seule ; aussi ne vous ai-je jamais beaucoup importuné de ces sortes d’aventures ; mais cette fois il s’agit d’un cas particulier : Jules est mon cousin, et je ne voudrais pas le désespérer entièrement.

— Je ne comprends pas.

— Parlons raison. Je ne suis pas la première passion de Jules ; je sais que l’année dernière, en sortant du collège, il était fort épris d’une danseuse, mademoiselle Irma, à qui vous vous intéressez, dit-on, beaucoup. Le cousin, vous le voyez, abuse de son titre ; il vous attaque de droite et de gauche, et n’ayant pu réussir à séduire votre maîtresse, il veut gagner le cœur de votre femme.... L’ennemi est dangereux ; il faut composer avec lui. Je ne vous parle pas ici en femme jalouse ; vous me connaissez trop bien pour avoir cette idée ; mon langage est celui d’une amitié prudente et dévouée. On prétend que vous vous ruinez pour cette Irma ; vous avez tort. Voulez-vous suivre un bon conseil ? Quittez-là ; faites mieux, cédez-là au petit cousin. Vous agirez ainsi en homme sage et en bon parent.

— Vraiment, si cela vous fait plaisir, je ne demande pas mieux ; aussi bien je commençais à être las de la danseuse. Demain je mènerai Jules déjeuner chez elle.

— C’est bien, mon ami, je suis contente de vous.

Et madame Dureynel se remet à la bouillotte, où elle reste jusqu’à deux heures du matin. Un jour suffit pour connaître sa vie tout entière. Le lendemain elle recommence à peu près le même train, qui dure jusqu’à ce que le temps ou la fortune vienne l’arrêter. A quarante ans, madame Dureynel se retirera de ce monde brillant et agité. Que fera-t-elle alors ? quel est le sort de la lionne devenue vieille ? – Ce serait là un beau sujet de fable pour un autre La Fontaine.

Eugène Guinot, « La Lionne », Les Français peints par eux-mêmes : Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle, t.2, 1840.

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