Babylondres

D’abord on est ébloui des richesses et des merveilles de Londres, mais bientôt ...

Bien que Londres ne soit qu’à dix heures de Paris un voyage dans la capitale de l’Angleterre est plus instructif qu’une longue exploration des mers polaires ou de l’intérieur de l’Afrique car dans ces contrées lointaines on n’étudie que les phénomènes de la nature et des races d’hommes encore peu développées ; à Londres, c’est l’humanité même qu’on observe dans une de ses principales formes de civilisation la plus élevée par certains côtés la plus défectueuse par d’autres. […]

Dans les rues pas un seul désœuvré mais toujours une multitude d’hommes affairés qui se coudoient sans se voir, l’œil tendu la tête penchée en avant. Rarement la circulation est interrompue comme dans nos villes d’Europe par des régiments de soldats qui défilent au son des instruments de cuivre : on ne voit que des escouades d’hommes de police sans épée se distinguant à peine des bourgeois par leur uniforme. Les pauvres ouvriers les mendiants eux mêmes sont en habit noir ; les pauvresses couvertes de haillons portent chapeau ; les lords seuls et les ladies osent s affranchir du costume officiel. Ce sont là des choses que l’étranger peut saisir d un coup d’œil et qui lui révèlent dès l’abord certains côtés du caractère anglais : l’orgueil, l’activité, l’énergie, l’amour de la liberté, l’âpreté au gain qui donne l’indépendance, la forte personnalité dégénérant facilement en égoïsme et ne reconnaissant alors en religion et en morale d’autre règle qu’un formalisme extérieur.

L’immensité et les richesses de Londres, ce grand centre du monde commercial, offrent à l’observateur un autre sujet d’étude et d’étonnement. Ces rues interminables, ces places, ces croissants, ces parcs perdus au milieu des maisons comme des îlots au milieu de la mer, ce flot d’hommes qui roule incessamment comme un fleuve, ces convois qui passent en sifflant au dessus des maisons, ces bateaux à vapeur qui ressemblent à des fourmilières tant ils regorgent de passagers, ces palais de cristal où cent mille personnes circulent à l’aise, ces fêtes où des millions d’hommes assistent à la fois, tout cela jette dans une espèce de stupeur l’étranger qui n’est pas irrévocablement blasé et mort à tout sentiment d’admiration.

« cette Babylone se compose de plusieurs villes distinctes n’ayant de commun que le dôme de fumée qui les recouvre... »

D’abord on est ébloui des richesses et des merveilles de Londres, mais bientôt on s’aperçoit que cette Babylone se compose de plusieurs villes entièrement distinctes et n’ayant guère rien de commun que le dôme de fumée qui les recouvre. Chacun de ces quartiers forme comme un monde à part qu il faut étudier isolément. À Londres, les classes ne se coudoient pas démocratiquement comme à Paris ; elles ont chacune leur ville séparée et ne se rencontrent qu’aux grandes fêtes nationales telles que les courses de chevaux ou les combats des boxeurs. Le principe de la division du travail qui a fait la puissance industrielle de l’Angleterre a été introduit à Londres avec la rigueur la plus impitoyable dans la hiérarchie des classes et dans la distribution de leurs demeures. D’un côté sur le bord de la noire Tamise, toute grouillante d’embarcations, sont les quartiers du grand commerce avec leurs processions de navires, leurs ignobles jetées, encombrées de marchandises, leurs docks où sont empilées des richesses suffisantes pour acheter un royaume d’Asie ou d’Afrique. Dans les faubourgs de l’est et du nord sont les quartiers industriels avec leurs ruelles sombres et tortueuses, leurs montagnes de houille, leurs fabriques toujours frémissantes, leurs cheminées qui plongent dans un éternel brouillard de charbon, leur population hâve et déguenillée qui se traîne dans la dégradation la plus abjecte Au centre de Londres résident les dégradation plus innombrables shopkeepers et marchands de toute espèce, qui sont le fond même de la nation et dont les magasins et les échoppes mis bout à bout feraient le tour de l’Angleterre. Ils ont pour club, pour centre de réunion, le quartier de la Cité où leurs banquiers, pressés à l’étroit dans les ruelles sombres qui environnent la Bourse et la Banque, voient affluer dans leurs comptoirs l’or de tous les continents. Là se concluent en quelques heures les opérations les plus gigantesques et s’ourdissent sans bruit des spéculations commerciales qui entraînent les conséquences les plus importantes et font davantage pour la ruine ou la prospérité des empires que toutes les subtilités des diplomates.

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Elisée Reclus
par Nadar.

Les faubourgs situés à l’ouest de Londres dans la partie de la ville diamétralement opposée aux quartiers industriels sont habités par l’aristocratie. Les rues interrompues de distance en distance par des jardins et des squares, y sont vastes et silencieuses ; les colonnades des maisons se cachent derrière un rideau de verdure ; de frais enfants bouclés jouent au milieu des arbres ; des chevaux pur sang caracolent sur les allées ; des laquais poudrés se prélassent avec dignité sur le siége des voitures somptueuses. Autour des palais, rien ne rappelle le voisinage de la ruche d’ouvriers la plus active du monde : on se croirait transporté dans une ville de plaisir et de langueur d’où le travail importun est à jamais banni. Les rares magasins se réfugient timidement dans les ruelles latérales, et les fournisseurs apportent les provisions de grand matin, afin de ne pas souiller le macadam de leur présence, à l’heure où les dames élégantes se hasardent hors de leurs palaiset vont respirer l’air pur dans Hyde-Park ou Kensington-Gardens.

Ainsi tous les quartiers de Londres sont séparés les uns des autres par des frontières infranchissables. Paris est un organisme complet où les hommes et les choses se fondent en un tout assez harmonique ; Londres est une juxtaposition de centres, un ensemble de villes : commerciale, industrielle, financière, de loisir. Paris est une capitale, Londres est une agglomération de métropoles.

Elisée Reclus, Guide du voyageur à Londres et aux environs, Paris, Hachette, 1860.

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1860
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