1855, la Grande Puanteur.

Où se vérifie le viel adage selon lequel l’humeur de l’Homme est déterminée par le climat qu’il fait.

À l’été 1855, Londres suffoque sous la canicule aggravée par les rejets des usines qui quadrillent la capitale. Un smog jaunâtre écrase les rues, empêchant d’y voir à plus de cinq mètres. La Tamise qui n’est plus qu’un bourbier vaseux exhale une puanteur et ne rafraichit en rien l’air vicié de la grande ville. La chaleur rend tout déplacement particulièrement pénible, tandis que la pollution et les odeurs obligent les Londoniens à porter un masque pour protéger leurs bronches. Les rats sortent des caves, les mouches, tiques et autres insectes se mettent à pulluler.

Tout ce qui compte un peu de fortune fuit alors la capitale et se réfugie à la campagne. Le Parlement se replie en amont sur Hampton Court et les Cours de Justice sur Oxford. L’étincelle qui semble mettre le feu aux poudres de l’agitation sociale est le déclenchement d’une grève par la Confrérie britannique des sapeurs et mineurs. Les gueules noires refusent de travailler plus longtemps dans le sous-terrestre mal aéré qui n’évacue plus les fumées de charbon. Malgré le plan d’urgence adopté par le gouvernement (extinction des cheminées et de l’éclairage au gaz, rationnement de l’eau) le petit peuple de Londres profite de la situation pour piller les magasins et les immeubles abandonnés par leurs propriétaires. La police est très vite dépassée, alors qu’une injurieuse campagne d’affichage est mystérieusement placardée sur les murs de Londres, appelant au renversement du parti Radical industriel, du Progrès et de la Méritocratie. Un mystérieux Capitaine Swing vaguement luddite se retranche dans un entrepôt sur les Docks et tente de faire régner sa loi jusqu’à ce que l’armée — et la pluie, noient émeutiers et pollution.

Rien pourtant n’est réglé, trois ans plus tard la même situation se répète ...

« Or, plaquée au milieu de toutes ces annonces banales comme si elle y avait sa place réservée, s’étalait une grande affiche à trois volets, de la taille d’une couverture de cheval, imprimée machine et chiffonée par un collage hâtif. Même l’encre semblait encore humide.

Une monstruosité.

Mallory tomba en arrêt devant elle, frappé par sa grossière bizarrerie. Elle avait été imprimée en trois couleurs — écarlate, noir et un affreux rose grisâtre qui semblait un mélange des deux autres.

Une femme écarlate aux yeux bandés — une déesse de la Justice ? — vêtue d’une toge écarlate aux contours incertains brandissait une épée écarlate portant la mention LUDD au-dessus des têtes gris rosâtre de deux silhouettes très grossièrement dessinées, un homme et une femme représentés en buste — un roi et une reine. Lord et lady Byron, peut-être ? La déesse écarlate piétinait le ventre d’un gros serpent — ou dragon écailleux — bicéphale dont le corps convulsif portait l’inscription LORD MERITOCRATE. Derrière la femme écarlate, l’horizon de Londres était vigoureusement embrasé de langues de feu écarlates alors que le ciel entourant ces diverses figures démentes étouffait sous les volutes stylisées d’une épaisse nuée noire. Trois hommes, apparemment des ecclésiastiques ou des savants, se balançaient à une potence dans le coin supérieur droit et, dans le coin supérieur gauche, une masse confuse de silhouettes gesticulantes et difformes agitait des drapeaux et des piques jacobines en marchant vers quelque destination inconnue sous la bannière d’une comète chevelue.
Et ce n’était même pas la moitié de l’image. Mallory frotta ses yeux endoloris. La vaste feuille rectangulaire grouillait de vignettes plus réduites telle une table de billard jonchée de boules lancées au hasard. Ici, un Eole nain chassait un nuage nommé PESTILENCE. Là, un obus ou une bombe éclatait en fragments tranchants stylisés ; le souffle de l’explosion projetait au loin de petits lutins noirs et difformes. Un nœud coulant était posé sur un cercueil couvert de fleurs. Une femme nue s’accroupissait aux pieds d’un monstre, un homme bien habillé à la tête de reptile. Un minuscule personnage en prière, portant épaulettes, se tenait sous une potence tandis que le bourreau, petit bonhomme en cagoule, les manches retroussées, désignait la corde d’un geste brusque … Une multitude de nuages maculés, projetés sur l’image comme de la boue, liaient toutes ces scènes comme la pâte englobant les fruits d’un cake. Et puis il y avait le texte, près du bord inférieur. D’abord un titre en gros caractères baveux mécanographiés : “ LES SEPT MALÉDICTIONS DE LA PUTAIN DE BABYLONDRES !!! ” »

Gibson & Sterling, La Machine à Différences.

La Grande Puanteur est la toile de fond du roman La Machine à Différence de W. Gibson et B. Sterling.

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1855
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Le Blog-Notes.
La désolation du smog
par Caracalla

« Il faisait terriblement froid ce week-end là, et les Londoniens alimentèrent donc leurs poêles à charbon pour se tenir au chaud. Un million de cheminées crachèrent leur fumée de plus belle dans un ciel encombré et brumeux. Le brouillard, déjà dense, s’épaissit. La visibilité chuta à moins de cinq mètres dans tout Londres. Le dimanche soir, elle était presque nulle. Les gens qui avaient pris leur voiture en plein jour durent les abandonner pour continuer à pied, tandis que les bus rentraient lentement au dépôt en longs convois. Deux trains entrèrent en collision près du pont de Londres. The Times, à tort, ne voulut y voir qu’un phénomène aussi naturel que récurrent. »

Scène tragique d’un roman steampunk ? Non, description du week-end londonien 6 décembre ... 1952, qui fit 4.000 victimes. Un article de The Daily Telegraph, proposé par Courrier international n°1157 du 3 au 9 janvier 2013, revient sur les problèmes de pollution par le charbon au Royaume-Uni. Assez court, mais très intéressant.

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