La décadence ou "l’esprit fin de siècle".

Où l’on découvre que croyants et incroyants sont au moins d’accord sur une chose : la fin du monde est proche.

Qu’est-ce que la décadence ? Il nous faut partir du mouvement littéraire qui va naître à la fin du XIXe siècle pour bien cerner la complexité et l’ampleur de ce qu’on appellera aussi « l’esprit fin de siècle ».

Dans les années 1885-1900 triomphe le symbolisme. Pour les symbolistes, la littérature doit être au service de la connaissance. Le mystère qui règne autour de nous, essence même de la réalité, peut être percé par les symboles qu’utilisent les poètes. Car eux seuls soulignent les analogies et atteignent l’âme des choses. Cette école littéraire se situe donc totalement à l’opposé à l’opposé de la conception parnassienne (« l’Art pour l’Art »), au réalisme et au positivisme. Ce groupe de poètes unis par des aspirations communes et des vues analogues sur la technique des vers va s’émietter en groupuscules éphémères, vers libéristes, instrumentistes ... et décadents.

En effet, vers 1880, plusieurs jeunes poètes vont secouer le joug de la stricte discipline parnassienne. Ils vont chercher dans le laisser-aller un suprême raffinement, désarticulant les vers et la syntaxe, mêlant aux recherches subtiles des termes familiers, des jeux de mots, la naïveté des refrains populaires. Parmi eux, des noms comme Verlaine, Rimbaud, Laforgue. Citons quelques vers libres de ce dernier (extrait de son recueil Derniers Vers, l’Hiver qui vient) :

Qu’il revienne ...
Qu’il revienne à lui !
Taïaut ! Taïaut ! et Hallali !
O Triste antienne, as-tu fini !
Et font les fous !
Et il gît là, comme une glande arrachée dans un cou,
Et il frissonne, sans personne !
« Des rétrospectives, encore et toujours des rétrospectives ! L’heure du Jugement dernier a-t-elle sonné ? On croirait que l’homme va comparaître devant le Tribunal suprême — alors il fait, en toute hâte, le bilan de sa courte histoire.
— Un bilan peut-être, admit la comédienne, mais optimiste ! Le grand bal des exposants, la grande fête coloniale, le banquet des maires… Partout l’on s’amuse !
— S’amuse-t-on de bon cœur ? Ou n’est-ce pas plutôt qu’on cherche une diversion à l’angoisse, dans la débauche et dans les plaisirs ? Il n’y a pas loin du rire à la grimace. Si je croyais en Dieu, je redourerais l’Apocalypse imminente. Jamais fin de siècle n’a paru à ce point une fin du monde … »

O. Bleys, Le fantôme de la tour Eiffel.

Mais il faut citer aussi Huysmans, qui dans son roman A rebours, crée un personnage fascinant des Esseintes, qui représente justement ce qu’on a appelé la décadence : dégoûté de la vulgaire réalité, il cherche désespérément, en recourant sans cesse à l’artifice, des sensations rares et des plaisirs nouveaux, jusqu’à l’hallucination et la folie.

Ainsi il existe bien un esprit fin de siècle : c’est l’impitoyable découverte de la précarité et de l’insuffisance du réel, qui provoque un mal de vivre très prononcé, un nihilisme forcené, un pessimisme noir. D’où cet état d’insurrection intérieure, cette insatisfaction poussée jusqu’au refus le plus violent. L’homme déçu défend donc la précarité de la vie intérieure contre les prétentions du positivisme bourgeois. C’est la crise de la nation naturaliste du réel. Tous ces décadents se sont largement inspirés de Schopenauher, dont la philosophie est d’un profond pessimisme : le monde que nous percevons n’est que celui des apparences, de l’illusion. Le monde réel, caché derrière, est un monde absurde, lieu d’une volonté aveugle. Mais en sus, ce monde est tragique et douloureux : le désir de l’homme est tragique parce que l’homme croit que l’assouvissement sert ses propres intérêts, alors qu’il est au service de l’espèce.

G. Degandt

Cet article est initialement paru dans le numéro 9 de la revue Odyssée, (Nantes, janvier 1999). Reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur.

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