Le Phonautographe de Scott de Martinville

Où l’on apprend que la gloire et la fortune ne vont pas à l’inventeur de l’écriture ... mais à celui de la lecture.

Bien avant Edison [1] — car c’était en 1857 — un typographe français, Léon Scott de Martinville [2], avait donné la solution [du problème de l’enregistrement de la voix] en inventant un appareil qu’il nomma Phonautographe, c’est-à-dire « la voix s’écrivant elle-même ».

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Edouard-Léon Scott de Martinville

Phonautographe ! Phonographe ! La similitude ne réside pas seulement dans les noms, car M. Violle constate qu’Edison n’eut qu’à modifier légèrement l’instrument de Scott pour en faire le Phonographe,- et MM. Jamin et Bouty écrivent qu’Edison est parvenu à reproduire la parole par une disposition très analogue à celle du Phonautographe de Scott.

En 1861, Léon Scott, qui s’occupait sans cesse du perfectionnement de son appareil, fit une nouvelle communication à l’Académie des Sciences ; malheureusement, sans fortune, sans appuis, il fut obligé de laisser tomber son brevet dans le domaine public et il mourut en laissant sa femme, nièce du phrénologue Gall, et ses enfants, dans la misère.

Mais il vécut assez pour entendre, le pauvre inventeur français les acclamations dont on salua en 1878 le phonographe américain, et il eut le temps d’écrire une brochure où il essayait de revendiquer modestement ses droits.

Pour obtenir l’inscription des sons, des vibrations transmises par l’air, Léon Scott eut l’idée d’employer des membranes. Le Phonautographe (fig. 17) se compose d’un grand cornet parabolique P au fond duquel est tendue une membrane M. A la face extérieure de cette membrane est fixée avec de la cire un style S très léger composé d’une soie de sanglier, formant ressort, et d’une barbe de plume qui vient effleurer le papier enfumé d’un enregistreur cylindrique E.

Si l’on fait vibrer un corps, si l’on parle devant l’embouchure du cornet, les vibrations se propagent dans l’air qui emplit le cornet jusqu’à l’endroit où elles se heurtent à la membrane ; celle-ci se met alors à vibrer, et elle vibre en même temps que le style fixé à sa face extérieure. Ce style écrit alors sur le papier de l’enregistreur mis en rotation soit à la main par la manivelle. A, soit par un moteur à poids B, les vibrations venues jusqu’à lui.

Au clair de la Lune
Enregistrement sur Phonautographe par Édouard-Léon Scott de Martinville, 9 avril 1860.

Nous avons trouvé à la Bibliothèque Nationale, dans quelques feuillets ne portant pas de titre, la « communication faite par Édouard Léon Scott le 28 octobre 1857 à la Société d’encouragement ». Voici un extrait de ce discours qui révèle un esprit tout à fait distingué :

« Messieurs, je viens vous annoncer une bonne nouvelle. Le son, aussi bien que la lumière, fournit à distance une image durable ; la voix humaine s’écrit elle-même (dans la langue propre à l’acoustique, bien entendu) sur une couche sensible ; à la suite de longs efforts je suis parvenu à recueillir le tracé de presque tous les mouvements de l’air qui constituent soit des sons, soit des bruits. Enfin, les mêmes moyens me permettent d’obtenir, dans certaines conditions, une représentation fidèle des mouvements rapides, des mouvements inappréciables à nos sens par leur petitesse, des mouvements moléculaires.

« Il s’agit, comme vous le voyez, dans cet art nouveau, de forcer la nature à constituer elle-même une langue générale écrite de tous les sons.
« Lorsque la pensée me vint, il y a quatre ans, de fixer sur une couche sensible la trace du mouvement de l’air pendant le chant ou la parole, les personnes auxquelles je confiai mon projet ne manquèrent pas, pour la plupart, de le traiter de rêve insensé. Le mot, Messieurs, ne me parut pas tirer à conséquence il est la bienvenue ordinaire des plus belles conquêtes de l’intelligence humaine, et mes faibles efforts avaient cela de commun avec beaucoup de grandes choses qui ont commencé par être des utopies à leur berceau. Je dois convenir, toutefois que ce jugement sommaire n’était pas sans quelque apparence dé raison. Qu’est-ce que la voix en effet ? Un mouvement périodique de l’air qui nous entoure, provoqué par le jeu de nos organes mais un mouvement très complexe et infiniment délicat, subtil et rapide. Comment parvenir à recueillir une trace nette, précise, complète d’un pareil mouvement incapable de faire frémir un cil même de notre paupière ? Ah si je pouvais poser sur cet air qui m’environne et qui recèle tous les éléments d’un son, une plume, un style, cette plume, ce style, formerait une trace sur une
couche fluide appropriée. Mais où trouver un point d’appui ? Fixer une plume
à ce fluide fugitif, impalpable, invisible, c’est une chimère, c’est impossible. Attendez. Ce problème insoluble, il est résolu quelque part. Considérons attentivement cette merveille : entre toutes les merveilles l’oreille humaine. Je dis que notre problème est résolu dans le phénomène de l’audition, et que les artifices employés dans la structure de l’oreille doivent nous conduire au but. Ce point trouvé, les choses vont devenir d’une simplicité rare. Que voyons-nous tout d’abord dans l’oreille ? Un conduit. Ce conduit amène sans altération, sans déperdition, l’onde sonore, si complexe qu’elle soit, d’une des extrémités à l’autre
en la préservant de toutes les causes accidentelles qui pourraient la troubler.
Je m’empare du conduit et je le façonne en une sorte d’entonnoir pour colliger les sons vers sa petite extrémité. Poursuivons l’examen de l’oreille. À la suite
du conduit auditif externe, je rencontre une membrane mince, tendue, inclinée. Qu’est-ce qu’une membrane mince et demi-tendue, Messieurs, dans cette architecture physique qui nous occupe ? C’est, suivant la juste définition de Müller, quelque chose de mixte, moitié solide, moitié fluide. Elle participe de l’un par la cohérence, de l’autre par l’extrême facilité de déplacement de toutes ses molécules.
« Nous tenons maintenant, Messieurs, dans tout son éclat, le fil lumineux qui doit nous conduire ce point d’appui de notre plume, de notre style, sur le fluide en mouvement que je demandais tout à l’heure, il est trouvé, le voici : c’est une membrane mince que nous plaçons à l’extrémité de notre conduit auditif artificiel. Et le style, appliqué sur la membrane, marquera ses traces sur une couche de noir de fumée déposé sur un corps quelconque (métal, bois, papier) animé d’un mouvement uniforme afin que les traces formées ne rentrent pas les unes dans les autres. »

Après quelques considérations sur l’Acoustique et des exemples de l’application de son appareil, Scott termine en ces termes :

En voyant le livre de la nature ouvert aux regards de tous les hommes, j’ai cru pouvoir essayer d’y lire. La tâche que je me suis donnée est lourde pour ma faiblesse tout ce qu’il reste à faire, je ne saurais l’accomplir seul. Le peu que j’ai réalisé, ce que j’entrevois encore, vous daignerez l’examiner, messieurs et si vous partagez une partie de mes espérances, veuillez vous rappeler qu’en vous consacrant ces prémices, je suis venu vous dire « Aidez-moi. »

.


P.S. : On sait ce qu’il en est, hélas, de cet appel à contribution. Son appareil, quoique vendu en quelques exemplaires à des laboratoires scientifiques qui s’en servirent pour étudier le son, n’obtint jamais le succès qu’on aurait pu lui prédire. Car il était handicapé d’une tare majeure : le Phonautographe enregistrait le son sans pouvoir le restituer...

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Premier essai d’inscription sur noir de fumée (guitare)
Notes

[1Edison présente une première version de son phonographe en 1877.

[2Édouard-Léon Scott de Martinville (1817-1879).

Emile Desbeaux, La physique populaire, 18.., disponible sur Gallica

« Au clair de la lune », est le plus ancien enregistrement d’une voix humaine retrouvé. La voix est féminine, mais il se pourrait qu’il s’agisse en fait de la voix de Scott de Martinville lui même, la vitesse de lecture n’étant peut-être pas adaptée. Plus d’informations d’autres enregistrements sur le site FirstSounds.org.

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1857
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Le Blog-Notes.
10 secondes d’outre-monde.
par Caracalla

*mode mélancolique on*

Lorsqu’on me demande pourquoi j’ai choisi de faire des études d’histoire, j’ai de plus en plus souvent tendance à répondre que c’est pour donner un peu d’éternité à des Hommes que tous — ou presque — ont par ailleurs oubliés. Qui se souvient d’Agricola, le beau-père de Tacite ? Qui, du Père Joseph, à côté de Richelieu ? Qui, du duc de Morny, derrière son célèbre demi-frère ? Dans cette veine sans doute un peu trop mélancolique face au vertige du temps qui passe, on trouve parfois des documents émouvants. Les dix secondes d’« Au clair de la lune » inscrites il y a plus de 150 ans sur du noir de fumée par Edouard-Léon Scott de Martinville en sont un bon exemple. Cette voix revenue d’outre-tombe alors que son auteur n’avait même pas pu l’entendre lui-même rejouée, semble d’une fragilité dérisoire au milieu des bruits ambiants. En cela son écoute offre quelques bouleversante secondes d’éternité à un monde qui n’est plus.

*mode mélancolique off*. Comme dit Cuchulain ... à vous les studios.

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