Des utopies à la Science-fiction
Le texte ci-dessous est issu d’une conférence donnée par Ugo Bellagamba le jeudi 08 novembre 2012, à l’occasion du festival des Utopiales de Nantes. La conférence étant disponible en ligne, le texte ci-dessous n’en est pas une pure transcription, mais plutôt une adaptation. À ce titre, et selon la formule consacrée, les possibles erreurs ne sont imputables qu’à celui qui l’a adapté.

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On considère souvent que la science-fiction naît avec Jules Verne ; le genre n’aurait donc que cent cinquante ans (Cinq semaines en ballon, le premier des Voyages extraordinaires date de 1863). L’utopie pourtant, qui elle a presque cinq cents ans, par un glissement très progressif grâce au thème de la science, pourrait en être une racine.

- 1516 : Un juriste anglais récalcitrant donne naissance à l’« utopie ».
En 1516 Thomas More fait paraître en Flandre un livre qu’il baptise d’un néologisme grec de son cru : Utopia, suivant à la fois la racine οὐ-τοπος (« le lieu de nulle part ») et eu-τοπος (« le lieu de l’harmonie », « le lieu de la perfection »). Il y décrit une île, difficile d’accès, et opposée à l’Angleterre qu’il connaît : une île où la raison prime sur la démesure, une île dans laquelle le raisonnement juridique prime sur l’action politique (alors qu’Henri VIII veut, quelques années plus tard, s’affranchir du droit canon pour se séparer de Catherine d’Aragon — on sait ce qu’il en coûtera à More). Bien que Thomas More considère son Utopie comme une œuvre de jeunesse secondaire, elle est représentative des transformations scientifiques et religieuses de la Renaissance. Mais L’Utopie en proposant un ailleurs — ici meilleur, pose aussi la première caractéristique des mondes de science-fiction : elle pense déjà un monde qui n’existe pas. Elle ne propose pas encore, pourtant, de réflexion technique — seule la description de l’agriculture intéresse son auteur. En cela elle n’est pas encore de la science-fiction.

Les Utopiens recueillent des perles sur le bord de la mer, des diamants et des pierres précieuses dans certains rochers. Sans aller à la recherche de ces objets rares, ils aiment à polir ceux que le hasard leur présente, afin d’en parer les petits enfants. Ces derniers sont d’abord tout fiers de porter ces ornements ; mais, à mesure qu’ils grandissent, ils s’aperçoivent bientôt que ces frivolités ne conviennent qu’aux enfants les plus jeunes. Alors ils n’attendent pas l’avertissement paternel ; ils se débarrassent de cette parure d’eux-mêmes et par amour-propre. L’Utopie, II,5.

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- 1602 : Un moine italien contestataire décrit la machina mundi.
En 1602 un dominicain novatores d’origine calabraise, Fra Tommaso Campanella, fait paraître une nouvelle utopie dans laquelle est introduite une dimension cosmologique. La cité du Soleil est une ville idéale, constituée autour d’un Temple du Soleil, de sept enceintes concentriques portant le nom des planètes jusqu’à Saturne. Si les Solariens n’ont pas reçu la révélation chrétienne, au moins sont-ils tenants d’un « christianisme naturel » non corrompu par les scories du dogme catholique. Bien que Campanella ne soit pas un libre-penseur (il ne remet en cause ni la position du Pape, ni le dogme), il est considéré par l’Eglise comme hérétique et passe vingt-sept ans en prison avant d’être accueilli par Richelieu en France [1].
Encore une fois, son œuvre est un bon témoin de son époque (par la forme même de sa ville, il prend le parti de Copernic et défend l’héliocentrisme) mais peut aussi être lue comme précurseur de la SF : la science est la clef de l’utopie de Campanella. La cité tire en effet sa stabilité de l’enseignement des sciences non par les livres, mais parce que sur les murs des enceintes sont inscrites toutes les connaissances nécessaires à l’éducation. Les enfants, simplement en se promenant dans la cité, savent tout ce qu’il y a à savoir de toutes les sciences, avant l’âge de 14 ans. Pour autant, les quelques applications techniques de la science présentées par Campanella (la coagulation du sang ...) sont sans impact social, ne changent rien au mode de vie des Solariens. Leur vie est toujours celle des citoyens de la République de Platon.

- 1627 : Un chancelier visionnaire invente la recherche appliquée.
En 1627 Francis Bacon, chancelier de la couronne anglaise s’amuse à écrire une satyre utopique qui reste inachevée, La nouvelle Atlantide. La science, appliquée, tient cette fois ci une place littéralement fondamentale : ses conséquences techniques changent la vie politique. Non seulement les Atlantes peuvent tout faire (voler dans les airs, explorer les fonds marins, créer de nouvelles espèces vivantes, écouter l’harmonie des étoiles, conserver les aliments...), mais la science même détermine la structure sociale de la cité. Si elle est bien dirigée par un roi, celui ci n’a qu’une fonction honorifique et doit suivre les décisions de la « Maison de Salomon ». Celle-ci réunit les savants, prend les décisions mais est aussi chargée de l’espionnage (industriel) des autres peuples : maîtriser la recherche appliquée permettra non seulement d’accéder au meilleur gouvernement, mais assurera également l’hégémonie sur le reste du monde. Rappelons au passage que Bacon est le fondateur de la Royal Society... Encore une fois l’ouvrage est témoin des luttes de son temps : son titre même est révélateur. Ce n’est plus la République de Platon, récupérée par la catholicisme, qui sert de modèle, mais son Atlantide du Critias, dominée par la démesure de Poséidon. Le message de Bacon est ainsi clair : le savoir technique ne doit pas être freiné par un quelconque dogme.
La nouvelle Atlantide entre presque dans la SF : les progrès techniques sont maintenant au cœur de l’œuvre.

- 1634 : un astronome allemand rêve d’une utopie lunaire.
Moins de dix ans après Bacon, Johannes Kepler se fend lui aussi d’une utopie, le Somnium (« le Songe »). C’est là un saut conceptuel : par l’artifice du sommeil, l’autre monde décrit n’est plus une île cachée de la Terre, mais est localisé sur la Lune. Par l’envergure scientifique de son auteur, cette rencontre avec les Sélenites peut être en un sens considérée comme le premier récit d’hard science fiction, un récit à forte probabilité scientifique.

- 1658 : un libertin du Grand siècle visite les autres mondes.
L’autre monde, les états & empires de la Lune et du Soleil du (vrai) Cyrano de Bergerac est une nouvelle satyre, au vitriol cette fois, des comportements politiques et sociaux de son temps. Si la part de la science est là limitée (le héros s’envole vers ces mondes lointains grâce à des gouttes de rosée), l’œuvre apporte la légèreté et la critique complète de la société contemporaine qui caractérisent bien des récits de SF, au delà du simple mécano d’analyse politique que sont ses prédécesseurs.

- 1771 : Un parisien change d’optique et découvre l’« uchronie ».
L’an 2440 ou rêve s’il en fut jamais de Louis Sébastien Mercier (auteur d’un magistral Tableau de Paris) est la première projection dans un ailleurs non plus géographique mais historique. Pour tisser un parallèle entre les étymologies d’« utopie » et d’« uchronie » (le mot est inventé par Ch. Renouvier en 1876), le « temps qui n’existe pas » d’une part, pour un homme des Lumières, ne peut-être rationnellement que celui qui n’existe pas encore. Le « temps meilleurs » d’autre part, dans l’idée du Progrès, ne peut également être que placé dans l’avenir — voir de même la 10e et dernière époque de l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain de Condorcet consacrée à l’avenir.
L’an 2440 ou rêve s’il en fut jamais, toujours par le truchement du rêve, envoie un Parisien au XXVe siècle dans une monarchie absolue ... fondée sur la science. Un monde dans lequel « le télescope est le canon moral de l’époque », le terme de canon étant à prendre sous ses deux acceptions, à la fois comme arme et comme article de dogme. Ici encore, c’est l’observation de l’univers qui doit organiser la cité — Mercier rendant un hommage explicite à l’œuvre de Campanella.

- 1824 : Un comte français pose la loi de la « gravitation utopique ».
En 1824, le libéralisme a triomphé, l’empire a été balayé, les mentalités changent : la France s’urbanise, s’industrialise. Dans son Catéchisme des industriels, Claude Henri de Rouvroi comte de Saint-Simon invente la gravitation sociale : la société dans son organisation doit répondre aux mêmes lois que la Physique : la gravitation universelle. Reprenant Francis Bacon, il avait imaginé un “Conseil de Newton” en 1802 [2] devant guider les grands travaux industriels qui assureront à la France la prospérité et le leadership sur l’Europe. Plus encore que de scientifiques, le “Conseil de Newton” est surtout composé d’ingénieurs. Le Parlement doit être organisé en trois chambres. La “Chambre d’Invention”, est composée essentiellement de théoriciens et de scientifiques ; la “Chambre d’examination”, pour moitié composée de scientifiques, pour moitié d’ingénieurs, regarde si les projets sont réalisables ; enfin la “Chambre de réalisation” est composée exclusivement d’ingénieurs et de techniciens.
L’ailleurs, la science, l’objet technique, la dérision, le social, le futur, les ingénieurs ... l’essentiel des éléments de la science-fiction sont rassemblés. Mais il manque encore à ces récits l’intrigue, les rebondissements à l’histoire.

- 1895 : Un écrivain britannique remet l’utopie en mouvement.
Lecteur de Bacon, penseur progressiste proche du socialisme britannique, marqué par le scientisme, Herbert Georges Wells s’illustre dans trois textes dramatiques. La Guerre des mondes (1898), pur texte de science-fiction dénonce le rôle de la technique. Quand le dormeur s’éveillera (1899) est dans la ligne de l’uchronie de L.S. Mercier : un homme de la fin du XIXe siècle s’endort et se réveille dans un monde lointain qu’il ne comprend plus. La Machine à explorer le temps (1895) est, elle, véritablement la rencontre entre l’utopie scientifique comme décrite jusque là, avec la science-fiction proprement dite. En l’an 802 701, la race humaine s’est divisée en deux : les Eloïs, d’une part, vivent dans une sorte de jardin d’Eden. Les Morlocks, d’autre part, sous terre, travaillent tels des esclaves sur des machines gigantesques et démesurées. Le narrateur prend pourtant conscience que l’utopie n’est pas là où l’on pense. L’existence des Eloïs n’est que la conséquence négative de l’existence des Morlocks. Les véritables maîtres sont les Morlocks qui régulièrement sortent la nuit pour se nourrir des Eloïs. On est bien là dans la science-fiction parce que le personnage est mis en danger : le narrateur est confronté à la menace des Morlocks, à l’incompréhension des Eloïs.
Wells nous prévient ainsi contre les faux-semblants de l’utopie. Par un changement de point de vue, il oblige le lecteur à s’interroger sur son propre monde, ce qui est bien le rôle de la science-fiction.
La science-fiction n’est pourtant pas utopique : elle plutôt négative : 1984 (George Orwell), Le meilleur des mondes, Farhenheit 451 (Ray Bradbury). Mais le processus est le même : utopie ou contre-utopie la science fiction n’est pas de la prospective : elle ne décrit pas le futur, elle avertie sur ce qui pourrait arriver par un jeu intellectuel entre l’auteur et le lecteur. C’est bien là le but que s’étaient donnés les utopistes depuis Thomas More.

1988 : Un écossais conçoit l’utopie assistée par ordinateur.
L’œuvre de Iain Menzies Banks [3] est pourtant un retour à l’utopie positive, en décrivant un monde dominé par les intelligences artificielles, où l’être humain n’a plus qu’à jouir de sa liberté, se reposer, se cultiver, se divertir. Les IA sont des partenaires, des compagnons, parfois des conseillers, presque des amis. Mais cette humanité indolente, candide, se déshumanise : qu’est-ce que l’humain sans son agressivité, sans la jalousie, sans le conflit ?

Notes

[1Sur sa vie, lire en particulier Jean Delumeau, Le mystère Campanella, Fayard, 2008.

[2Lettres d’un habitant de Genève à ses contemporains, 1802.

[3Dans son Cycle de la culture : Une forme de guerre, 1987 ; L’Homme des jeux, 1988 ; etc.

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Le Blog-Notes.
Utopies et barbaries, d’hier à demain

Poursuivant mon chemin en utopie, je me permet de signaler l’article de Roger Bozzetto (professeur émérite de littérature comparée à Aix-Marseille) « Utopies et barbaries, d’hier à demain » disponible en ligne mais paru dans Cycnos (université de Nice Sophia Antipolis) en 2006. Parallèle à la conférence de d’U. Bellagamba, il est moins détaillé sur chacune des utopies présentées mais en commente plus.

Il ajoute une thèse qui emporte l’adhésion :
(§13-17) « Mon hypothèse est que tant que les rêveries utopiques demeuraient dans l’imaginaire, elles ont été acceptées avec plaisir comme de brillants exercices poétiques. Mais quand la réalité de l’avancée des sciences et des possibilités techniques, au XIXe siècle, ont pu rendre effectives certaines propositions politiques et sociales imaginées dans les utopies, alors les tenants de la pensée libérale ont inventé, puis promu, le genre de la dystopie.
La dystopie se rapproche des récits de science-fiction en ce qu’elle raconte l’histoire et la révolte d’un individu pris dans les mailles d’un système. […] On retrouve curieusement avec l’utopie et la dystopie, les oppositions entre le centre et la périphérie et les notions grecques d’œcumène, « terre habitée », dont les peuples « extérieurs » seraient des « barbares ».
Les utopies, en effet, sont présentées comme closes, et l’île est le meilleur site pour les y établir. A la périphérie vivent les « autres », à exploiter où à « civiliser ». Par contre, les dystopies couvrent généralement la terre entière, sans dehors possible. La SF propose, heureusement, des scénarios plus complexes. »

Roger Bozzetto, « Utopies et barbaries, d’hier à demain », paru dans Cycnos, Volume 22 n°1, mis en ligne le 15 novembre 2006, URL : http://revel.unice.fr/cycnos/index.html?id=491.

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